Claudette

Date de naissance: 17 août 1940
Lieu de naissance: L'Islet
Résidence actuelle (2005): Québec
Époux: Gaston Drouin (1er juillet 1939)
Lieu et date du mariage: L'Islet, le 29 avril 1961
En 2001 ils ont fêté leur 40ième anniversaire de mariage
Claudette et Gaston
Claudette et Gaston

Leurs enfants:
Mario
Mario
26 janvier 1962
François
François
25 septembre 1964
Gilles
Gilles
25 mars 1970

Avant-propos

Lors d’un dîner où mes frères étaient tous réunis, il fut question, en se remémorant des souvenirs d’enfance, d’écrire leurs mémoires. Brillante idée!!! Chacun apportait des anecdotes toutes plus savoureuses les unes que les autres. Comme je suis une Morneau, il leur était difficile de ne pas m’inclure dans leur projet…. Surtout que j’ai sauté sur l’occasion sans leur laisser le temps de dire « OUF ». Aussi, comme dans mon enfance, me voilà à travers leur nouveau jeu. Et c’est ainsi qu’une kyrielle de messages, de photos, d’histoires se promènent sur Internet à notre plus grande joie. Quand on dit que la mémoire est une faculté qui oublie, on s’aperçoit qu’en la brassant un peu, on retrouve tout au fond, des images complètement enfouies et qui ne demandent qu’à revenir à la surface.
Je souhaite que ces quelques pages sauront vous divertir tout en vous montrant comment ça se passait dans le temps.
Je dédis ces mémoires à mes enfants avec tout mon amour

Mémoires d’une jeune fille rangée ( Beau titre n'est-ce pas? )

Le 17 août 1940, les cloches des églises de L’Islet sonnaient à toutes volées. Il faut quand même avouer que nous n’avions qu’une seule petite chapelle avec un seul clocher et une seule cloche. On peut toujours rêver? Mon père était tremblant de bonheur; ma mère, tremblante de douleur; elle venait d’accoucher: une magnifique fille de quatre livres. Pour l’occasion, la Fonderie de L’Islet était en effervescence. Pour un peu, on fermait boutique, (C’est maman qui m’a raconté) c’est exagéré, mais à peine…
Imaginez, c’est le premier bébé de sexe féminin à arriver dans la famille où il y eu déjà neuf garçons. (Un autre naîtra plus tard et ne vivra pas.)
Mon père reçoit des félicitations; ma mère, le prix de consolation; et mes frères, un poupon maigrichon.

Claudette à 8 mois

Mes grands-parents et leur famille

Les grands-parents Morneau

Napoléon Morneau, notre grand-père paternel s’est marié deux fois. D’un premier mariage, avec Marie Morin, ils eurent 11 enfants. L’aîné étant Jean-Baptiste, notre père. Suite au décès de son épouse, dû à la tuberculose10, en laissant un bébé de quelque mois.
C’est donc sa sœur Célestine qui est venue prendre la relève.
Le curé n’appréciait pas qu’une célibataire demeure dans la même maison que le grand-père, surtout que ce dernier était pas mal fringant. Et... vite, on accorde une dispense; et... vite on se marie; et... vite on fait neuf autres gamins.
Que voulez-vous!! À cette époque, la pilule n’existait pas; la télévision non plus, et surtout pas d’ordinateur. Veiller à la chandelle, c’est romantique, mais quand même... Napoléon et Célestine faisaient leur devoir d’état. Ils travaillaient pour la patrie.
Napoléon Morneau et Marie Morin
Napoléon Morneau et Marie Morin (1897)

La famille de papa

De la famille de mon père, je me souviens surtout de l’oncle Romuald, qui avait un garage et en même temps, conduisait un taxi. (Ça été mon premier amour; j’avais 11 ans) Je l’aurais suivi jusqu’au bout du monde; il était si beau… L'oncle Denis1 (Wilfrid), l’aîné du deuxième mariage, puis tante Lucie, qui bien que mariée à un dentiste alcoolique, trouvait le temps de venir à la maison pour aider maman. Lucie était la dernière du premier mariage du grand-père. Je l’aimais beaucoup. (Elle trouvait le tour de me faire boire du lait ce que je détestais royalement en y ajoutant de l’essence de vanille. Divin comme goût.)
Aussi, Évelyne, Laurianne et Solange, toutes les deux religieuses qui passeront la majorité de leur vie en Afrique. ( Elles auraient bien aimé que je suive leur trace et peut-être aussi maman, qui me voyait vieillir trop vite).
Il y avait aussi Rosaire, père trappiste à Oka. Et, non la moindre, Eugénie.
(J’en parlerai plus loin)
Ce sont ceux qui me sont les plus familiers. Ah, oui, Alma. C’était, je pense, la mal-aimée de la famille. Un cœur d’or sous une carapace de garçonne. Elle adorait mon père et il le lui rendait bien.

Les grands-parents Côté

Eugène Côté et Amanda Lapointe, nos grands-parents maternel, ont vécu à L’Isle-Verte, dans le comté de Rivière-du-Loup. Notre grand-père était le descendant des Seigneurs Côté; ces dites seigneuries furent abolies en 1854. Notre grand-père était bien nanti; il possédait un moulin à farine, de même que le premier pouvoir électrique du bas du fleuve. Des vestiges de la fondation existent encore comme en fait foi la photo.

Le nom «EUG. COTE 1916» est encore gravé sur cette base en ciment à L'Isle-Verte.

La famille de maman

Quant à la famille de ma mère, Je n’ai pour ainsi dire connu que tante Géralde qui était son aînée de quelques années. Elle était mariée à oncle Camille, un veuf avec deux enfants. Ils étaient d’une classe au-dessus de nous, ayant passablement de l’argent. Maman avait aussi quatre autres frères que je n’ai pas connus.

Mes parents

Jean-Baptiste

Aîné de 20 enfants, Jean-Baptiste est né à Notre-Dame-du Lac, dans le Témiscouata, le 3 mai 1898. Il y a passé toute son enfance et une partie de sa jeunesse. Il a étudié au séminaire de Rimouski pour devenir prêtre; chose assez rare dans le temps, l’instruction n’étant pas une priorité, il y fait son cours classique11. De plus, il fit deux années chez les Pères Sulpiciens où il porta la soutane en tant que sous-diacre. Son directeur de conscience l’a dissuadé en lui disant qu’il serait meilleur père de famille que Père tout court. Il avait vu juste. À cette époque, Gustave Côté, le frère de maman y étudiait aussi. Durant son cours classique au séminaire de Rimouski, il a fait la connaissance d’oncle Gustave, en l’occurrence, son futur beau-frère, puisque ce dernier l’a présenté à sa famille. Comme il était un beau jeune homme aux yeux bleus, une idylle s’est formée avec Ernestine Côté, notre mère.
Jean-Baptiste - séminariste
Jean-Baptiste
au grand-séminaire
Pendant sept ans, ils feront une correspondance assidue. Puis ce fut la demande en mariage; puis la noce le 12 septembre 1928. Les cloches de l’église sonnent à L’Isle–Verte: Ernestine et Jean-Baptiste s’unissent pour le meilleur et pour le pire. On peut dire que le pire a été au rendez-vous plus souvent qu’à son tour puisque c’était le temps de la crise. L’économie était à son plus bas et les emplois ne pleuvaient pas. Le cours classique n’apportait avec lui qu’une bonne instruction, mais sans emploi. De cette union est née une belle famille de onze enfants dont quatre sont décédés en très bas âge. Ceux qui restent ne sont pas les moindres: Régent, Yvon, Gérald, Marius, Gaétan, et Fermando. Et pour finir, la douce Claudette.

Ernestine Côté

Ma mère est née à L’Isle-Verte, près de Rivière-du-Loup. Elle était l’avant-dernière d’une famille de 6 enfants.
Elle a grandi dans une classe à part, le grand-père étant un notable de la place.
Les filles ont bénéficié de bonnes écoles. Elle a fait ses études à L’École ménagère de St-Pascal.
Puis, elle est allée à Charlottetown pour y étudier l’anglais. Je sais qu’elle y a enseigné quelques années.
Maman à cheval 7 juillet 1925
Maman à cheval à L'Isle-Verte en 1925

Années 1940 à 1945 (environ...)


La maison Élisa

Du plus loin que je me rappelle, nous habitions la maison rouge12, dite, la maison Élisa. Mais, je suis née à la maison Cloutier, celle dont mes frères parlent abondamment. La maison rouge, pour moi, est la maison du bonheur. Bien que les premières années soient confuses, il me vient des flashs... comme un joli petit manteau jaune avec sa «capine»8 Il y avait un petit éléphant doré en épinglette sur le collet. Cet ensemble m’avait été donné par ma marraine, La maison chez Élisa
La maison d'Élisa Bernier
Mme Léon Laberge. (Déjà coquette à trois ou quatre ans). Mme Laberge était l’épouse d’un des patrons de la Fonderie de L’Islet. Elle incarnait pour moi une bonne fée. Elle me donnait souvent des petits cadeaux ce qui faisait dire à maman qu’elle avait dû « giffler »14 cela quelque part. Jugement erroné, j’imagine.

La maison Rouge

La maison rouge avait une grande galerie assez haute car pour y accéder il fallait monter plusieurs marches. Pour moi c’était l’endroit idéal pour m’y bercer dans une grande chaise brune tout en y tenant une poupée fabriquée de toutes pièces par Régent: un piqué roulé en boule auquel il avait mis une corde serrée pour faire le cou et une autre pour faire le bas du corps. C’était un trésor pour moi. Je chantais à pleine voix. J’imagine qu’on m’entendait d’assez loin.
Sous cette galerie, on y avait suspendue une balançoire à cordes; c’était un autre de mes jouets quand mes frères ne voulaient pas me faire participer à leurs jeux et j’imagine que ça devait arriver fréquemment. Traîner un petit bout de femme ne faisait pas partie de leur sport favori, à savoir, faire des mauvais coups... De toute façon, maman était là pour aller au fond des choses (comme elle disait) quand il y avait des «rebonds» à la maison.
Évidemment, les coupables n’étaient pas souvent ses rejetons... Selon ses dires, c’étaient des enfants débrouillards... Et comment!!!
Durant l’hiver, la vie prenait une toute autre tournure. C’était le branle-bas de combat. La maison était très froide, n’étant pas isolée, si bien que la chambre des parents devenait un congélateur. Ils déménageaient au deuxième étage dans la chambre bleue. Je crois que je couchais dans la même chambre qu’eux mais je n’en suis pas très sûre.
Papa achetait un quartier de porc et un quartier de bœuf, le tout coupé en portions;cette viande était entreposée dans la chambre-congélateur avec des tartes et gâteaux que maman confectionnait. C’était une très bonne cuisinière quoique ses tartes...avec le recul... manquaient de cuisson. Le tout était réservé surtout pour le temps des fêtes car toute la famille y était9.

La situation de notre maison

Notre maison faisait partie d’un groupe de trois. C’était une toute petite rue en terre pour ne pas dire du «mâche-fer»; c’est un espèce de résidu de goudron qui se mettait sur la terre pour la durcir, j'imagine, mais je ne sais pas trop. Comme nous passions les étés le plus souvent pieds nus, et que le bain était une fois par semaine, on peut avoir une petite idée de la couleur de la peau…. Bon passons.. l’hygiène n’était pas notre point fort à l’époque.
Si on part de la rue principale, notre maison se situait à droite suivie de près par celle des Giasson. Évidemment, nous étions apprécies à notre juste valeur par les propriétaires. Lui avait une tête qui ne nous revenait pas et c’était une très bonne raison pour lui faire des mauvais coups. Face à nous, les Caron. Le père Romuald et ses deux fils: Ronald, marié à Ti-Blanc (Blanche) Thibault et Almanzar (Quel nom!!). Tous les deux faisaient du taxi et mettaient leur voiture dans la grange. Au fond de la grange, il y avait un poulailler. Qui dit poulailler, dit œufs; et qui dit œufs, dit œufs pourris…avez-vous déjà senti ça, des œufs pourris?? Ça pu-u-u-u!! C’était un véritable plaisir d’aller en porter chez le bonhomme Giasson bien innocemment, bien sûr! À la même époque, ce même monsieur à eu un accident très grave à la Fonderie. Il a été hospitalisé très longtemps et sa femme avait peur de coucher seule dans leur grande maison. Or un jour, elle est venue demander à maman si je pouvais aller coucher chez elle, disant qu’elle se sentirait plus en sécurité. Maman a accepté mais ça ne faisait pas trop mon affaire car elle m’intimidait. L’atmosphère dans cette maison était froid dans tous les sens du mot. Il y régnait un silence qui glaçait. Comme chez-nous, c’était un feu roulant de bruit, je me trouvais dépaysée. Aussitôt que je m’éveillais, le retour avec les miens était ma priorité. Je ne sais pas si la dame s’en est rendu compte, mais j’ai été remplacée assez vite. La boutique d’ Antonio Gagnon, un menuisier qui se spécialisait dans les bancs d’église, complétait notre rue. Il y avait des cages de bois autour; nous y allions pour grimper dessus et sauter d’une cage à l’autre. Derrière passait un petit ruisseau où poussait de chaque côté des pétards (sorte de boules vertes, creuses et piquantes). Ce qui amenait à des batailles en règles. On se divisait en deux équipes. Et on ne regardait pas trop où on lançait. Si bien, que ça tournait en vraie bagarre parce que celui-ci avait reçu dans la figure, un autre dans un œil, un autre dans le dos…et je puis vous assurer que ça pinçait joliment. Nous étions devenus de vrais ennemis, c’était à qui ferait «brailler l’autre le premier.
Je me rappelle aussi d’un hiver où nous avions été, Lelo, moi et d’autres garçons sauter sur les fameuses cages de planches. Il y avait beaucoup de neige, et c’était à qui sauterait le plus loin. J’enchaînai donc un saut périlleux, sans double vrille, évidemment, et mes pieds sont entrés si profondément que je ne pouvais plus sortir de là. Voilà la gang qui se met à rire (comme si c’était drôle!)Pour ma part, je n’y trouvais rien de bien comique. Finalement, se rendant compte que j’étais vraiment prise, Lelo est allé chercher des pelles à la maison pour réussir à me sortir de ma fâcheuse position. Je n’étais pas très fière de moi.

Autres souvenirs d’enfance

Aux dires de mes frères, nous étions très pauvres; et pourtant, dans mon souvenir, c’était plein de rires et de chansons. Je revois maman, au piano, avec l’album de «La Bonne Chanson»; « Les cloches du hameau », « le petit mousse », « Souvenir d’un vieillard » et combien d’autres chansons, qui, malheureusement, sont oubliées de nos jours, Deux chansons, qu’elle interprétait à chaque fois, me sont restées en mémoire: Ne dites pas que j’ai rêvé et « L’anneau d’argent »5. Ces intermèdes était sûrement le dimanche car avec la famille, les répits étaient rares. On était dans le salon, appartement où on n’y mettait les pieds que très rarement, soit quand on avait la visite paroissiale6. Curieusement, je ne vois pas mes frères, dans ce tableau; soit ils y étaient ou bien ils couraient un peu partout à la recherche d’un coup pendable. Faut dire que la famille Morneau n’était pas de tout repos car lorsque nous avons aménagé dans la maison Poutine (j’avais 11 ans). Les Bouchard, nos futurs voisins, nous voyaient arriver avec terreur; et pourtant, à cette époque, les plus vieux étaient déjà partis de la maison. La réputation était faite depuis longtemps. Chez-nous, c’était le « refugium » de tous les garçons du coin. Je dis bien garçons car, des filles, il n’y en avait pas.

Mes parrains « Les Laberge »

L’été de mes 6 ans, Mme Léon (c’était ainsi que je l’appelais) m’emmena à son chalet au Lac Trois-Saumons pour quelques jours. À mes yeux d’enfant, c’était un palais. Pour l’occasion, maman avait fait teindre mes souliers blancs de première communion en noir, (il fallait bien les user et, pour aller à l’école en septembre, le noir était plus de mise). Je me rappelle que, à chaque pli du soulier, le blanc réapparaissait et je ne trouvais pas cela bien joli. Ce séjour au chalet m'a marquée; imaginez: un immense lac; un bateau à moteur; Marcel qui m’emmène faire des tours; (C’est leur fils) le restaurant à l’autre bout du lac, où il y a de la danse à tous les soirs, et où on m’achète de la crème glacée. C’est la vraie vie. Toutefois, je me rappelle m’être ennuyée.
Les parrains de Claudette
Léon Laberge, Claudette, Gaston et madame Laberge
(le parrain et la marraine de Claudette)
C’était la première fois que je quittais ma famille. Le va-et-vient me manquait. Quoique j’aie dû partir qu’une seule fin de semaine...
Mon parrain et ma marraine étaient, selon moi, bien nantis. Leur maison, à L’Islet possédait deux solariums, un grand et un petit en forme hexagone. On entrait par le grand, pour se retrouver dans un salon double immense, à mes yeux, avec des beaux meubles comme je n’en avais jamais vus. Puis une salle à manger immense aussi, donnant sur une petite cuisine. J’étais toujours impressionnée, lorsque je rentrais dans ce château.

Voyage à Rimouski

Je me rappelle aussi d’avoir pris le train avec Lelo7 (mon frère benjamin), de son vrai nom
Claudette à Rimouski
Claudette à Rimouski
Fernando (il semble que, toute petite, je n’arrivais pas à prononcer son nom. Ce surnom lui est resté jusqu’à l’âge adulte) Je l’appelle encore par ce surnom. Maman nous accompagnait et nous allions à Rimouski chez tante Géralde, la seule sœur de ma mère. Ma grand-mère demeurait chez-elle. Là aussi, c’était une magnifique maison avec une porte avant avec vitres en verrière de toutes couleurs. Claudette et Fernando chez l'oncle Camille à Rimouski
Claudette et Fernando
C’était l’été et nous avions droit à de la bonne rhubarbe avec du sucre que nous mangions dans l’escalier donnant sur la cour arrière.

Grand-mère Côté à Rimouski

Grand-mère était dans une grande chambre au deuxième étage d’où, il me semble, elle ne sortait jamais. Je la revois toujours dans son lit, qu’elle remplissait presque. Je la trouvais très grosse et très vieille avec sa chevelure toute blanche. Elle devait être veuve, à ce moment, car je n’ai pas connu le grand-père Côté. Prendre le train, pour moi, c’était toute une aventure, car j’ai eu longtemps 5 ans... Grand-mère Côté
Amanda Lapointe
Pour ne pas payer un billet de plus, maman me faisait passer pour moins de 6 ans car les tarifs commençaient à cet âge. Comme j’étais bien menue, je passais «free»3. Lelo et moi, nous étions habillés en costume matelot; c’était très chic à cette époque. Beau petit couple, n'est-ce pas?.

Visite du grand-père à L'Islet

Notre grand-père Morneau est venu nous visiter à la maison rouge. Je me rappelle de lui, comme d’un grand et gros monsieur qui aimait bien jouer aux cartes. Et surtout au bluff. Il nous a initié (je devrais dire plutôt, a initié mes frères car je ne faisais pas partie du jeu, me contentant de les regarder) au jeu d’argent.

Avec des vrais sous, s’il vous plaît!! Qu’il fournissait sûrement car, chez-nous, les sous étaient rares.

Napoléon Morneau
Napoléon Morneau
(Grand-père)

Taquineries

Sans être le souffre-douleur de mes frères, loin delà, j’étais souvent une source de taquineries de leur part. «Tu as les yeux sales», se plaisaient-ils à me dire; «Lave-les» Et me voilà avec de l’eau et du savon et je frotte, je frotte. Si bien que le savon entre dans mes yeux et que ça chauffe; ça brûle et je pleure, évidemment. Pour eux, c’est très drôle. Je dis bien, pour eux, car je pleure de rage aussi. Si, au moins, je ne l’avais fait qu’une fois….

J’avais un cahier à colorier. (Mes talents d’artistes ont commencé très tôt, n’est-ce pas? ha! ha!) À une page, il y avait des personnages avec une tête chauve vue de haut. Ils étaient autour d’une table. Je pense qu’ils jouaient aux cartes. J’avais consciencieusement colorié leur crâne de belles couleurs différentes. Voilà que Gérald se met à rire en me disant que c’était des têtes, mais, dans mon entêtement, je lui rétorque, fâchée: «Non, c’est des casques» lui, de se mettre à «grigner»4 et à montrer mon dessin à tout le monde. Comme on peut le deviner, ça n’a pas resté là. Et je ne trouvais pas cela drôle du tout, moi. Si Gérald lit cela, je crois qu’il en rira encore…
Je voulais participer aux jeux de mes frères, c’était bien normal. Comme ils n’étaient pas d’accord, la plupart du temps, et je les comprend, ils me garrochaient des roches pour ne pas que je les suive. J’allais rapporter à maman, ce qu’ils me faisaient. Cette dernière me consolait en me disant de rester avec elle, ce qui ne faisait pas mon affaire du tout. Alors, je retournais vers mes tortionnaires du jour et j’étais prête à faire toutes les concessions pour pouvoir jouer avec eux. Je leur disais «garrochez-moi en, des roches, mais des petites…» Faut-y être niaiseuse...

Chansons…..de mon enfance

 Maman me berçait en chantant:
La poulette grise

La poulette grise
A pondu dans l’église
A pondu un p’tit coco
Pour Claudette qui va faire dodo

Ti-mouton tondu

A la crotte au cul
Quand il trotte, ça frotte
Quand il rue, ça pu

( Excusez-la!!!!!)

Le mouton qui danse
Ma p’tite fille a mal au cœur
Est bien malade, est bien malade
Ma p’tite fille a mal au cœur,
Figure 1 Est bien malade, c’est effrayant

2ème couplet
Le docteur lui tâte le pouls
Pauvre Claudette, pauvre Claudette
Le docteur lui tâte le pouls
Pauvre Claudette, elle a mal partout

C’était moi qui choisissais la couleur de la poulette et le reste de la chanson était le même. C’était très compliqué..
Cette chanson m’a été montrée par mes frères-allez savoir lequels. Ils trouvaient cela très drôle) Je soupçonne que c’est Gérald…ou Marius..
Là aussi, je choisissais l’organe qui était malade. Et moi, je chantais:
Le docteur lui taille le cou. Grave défaut d’entendement!!!!
La chanson "Ti-mouton tondu" m’a suivi pendant des années. Un jour, mon parrain m’a demandé de lui chanter quelque chose. Je n’ai trouvé rien de mieux que celle-la, vu qu’à la maison c’était comique. L’effet a été immédiat. tout le monde s’est esclaffé. Mais ça n’a pas resté là. Quand il me rencontrait, il m’appelait; «Allô, mon p’tit mouton ».
Quand on est petit, ça va…mais quand on a 12 ans, c’est moins drôle,n’est ce pas??

Les jeux

A cette époque, Lelo était mon idole; c’était lui qui inventait des jeux, qui les animait et même confectionnait les accessoires manquants. Il avait une imagination débordante (ça n’a pas changé) et on s’amusait ferme avec ses idées. C’est une des raisons pourquoi, les jeunes du coin se ramassaient dans la cour quand il faisait beau ou dans la maison si la température était maussade. Maman devait sûrement en avoir plein son casque, des fois. Le jeu du barbier et de la lavette faisait fureur. À des questions, posées par Lelo (le barbier) les réponses ne devaient contenir ni OUI ni NON. Là où ça se corsait, c’est quand on se trompait. Lelo arrivait avec la lavette à vaisselle qu’il plongeait allègrement dans un bol d’eau, pour ensuite nous la passer dans la figure. Imaginez le dégât à terre…Pauvre maman.

Durant l’été, nous avions un grand carré de sable où nos talents d’artistes étaient mis à l’épreuve. Évidemment, c’était toujours Lelo qui nous impressionnait avec ses créations toutes plus originales les unes que les autres. Châteaux, village, bonhomme etc... On jouait aussi à la canne…puis à la tague (prononcé –taille-) où le souffre-douleur était Langis Bélanger un garçon toujours propre, toujours bien élevé, toujours poli, somme toute, tout ce que nous n’étions pas. On n’allait jamais jouer chez-lui car c’était trop propre. Tout ça pour dire que ce pauvre Langis était on ne peut plus empêtré dans ses jambes. On avait toujours l’impression qu’il avait un tas dans ses culottes... conc, c’est à peu près toujours lui qui comptait.

Derrière chez-nous, habitait une famille du nom de Masson; tous étaient plus vieux que moi, sauf Camille, d’un an ou deux de plus et Georges, un peu plus jeune. Ils possédaient une magnifique petite maisonnette pour jouer à la Madame. Que j’aurais bien aimé être invitée pour participer à leur jeux! L’invitation n’est jamais venue. Je passais ma frustration en leur garochant des roches et en leur criant des noms à qui mieux-mieux. Je n’avais pas encore lu le livre «Comment se faire des amis»

Maman docteur

Lors de ma première année scolaire, c’était en hiver, je me rappelle avoir eu la scarlatine. (maladie très contagieuse où l’on fait beaucoup de fièvre). Maman avait une façon bien particulière de nous soigner. Je me souviens qu’elle m’avait mis les pieds dans de l’eau très chaude, le plus chaud que l’on pouvait supporter. Ensuite, elle m’avait enveloppé les pieds bien chaudement dans des bas de laine. Après, il fallait rester en haut, car en bas dans la cuisine, il y avait trop de courants d’air. C’était une méthode courante qui devait faire son effet puisqu’on l’employait. Comme il fallait payer le docteur à chaque visite, les maladies étaient soignées à la maison et du meilleur de son savoir. Évidemment, je trouvais le temps long, seule en haut. Comme je n’avais pas de poupée, je découpais dans le catalogue EATON, des mannequins et différentes robes. Je les habillais de toutes manières. C’était un beau loisir quand j’étais confinée dans la maison. Quelques fois, maman m’achetait de vraies poupées de carton, vendues dans un cahier. Là, c’était le paradis. Les costumes étaient bien proportionnés et faisaient comme un gant au personnage. Et surtout, c’était moins cher qu’une vraie poupée comme on en voyait dans le catalogue et que je reluquais avec envie.
Pour contrer les maladies le plus possible, maman nous faisait prendre de l’huile d’olive à tous les jours, et pas en capsule; à la cuillère, s.v.p. (beuurk c’était dégeulasse). Mais, quand on avait le malheur d’en attraper une, - Ôtez-vous de d’là- c’était une purgation; Hé!... à l’huile de castor. Il fallait avoir le cœur bon pour avaler ça. Si la maladie ne s’en allait pas, il n’en était pas de même pour nos intestins; on devait se tenir proche de la toilette…. Il y avait aussi les «mouches de moutarde». C’était de la moutarde en poudre délayée avec de l’eau et un peu d’huile. Avec cette pâte qu’elle tartinait sur une feuille de papier brun, elle nous l’administrait sur l’estomac où dans le dos pour faire détacher le rhume, comme elle disait. Je ne sais pas si le rhume «détachait», mais la peau prenait une couleur de homard et ça chauffait comme une brûlure. C’était peut-être la peau qui détachait…
Une couenne de lard sur une entorse: voilà une façon de la guérir…. De la gomme de sapin pour cicatriser une plaie; très efficace, encore de nos jours. Toutes ces médecines, je les ai expérimentées... et je me porte très bien….

Les sanctions de maman

Disons que je ne me suis pas fait punir souvent; mais je me rappelle deux fois entre autres des punitions qui ont été cuisantes pour mon orgueil.
Régent venait de partir pour travailler au Saguenay. La vieille madame Houle vient chez nous à toutes les semaines pour vendre ses légumes. Tout en parlant, maman lui dit que son grand garçon est parti au Lac-St-Jean pour un emploi en imprimerie. Elle est très fière de ses fils. Pour faire ma «Jos-connaissante», je m’empresse de dire: «C’est pas au Lac St-Jean, c’est à Chicoutim...»; je n’ai pas fini ma phrase que je me sens partir une oreille en même temps qu’une prise de bras me fait virevolter. «Toi, mets-toi à genoux dans le coin; ça t’apprendras à me démentir». Ouf! Devant la mère Houle par dessus le marché. J’ai eu la honte de ma vie..Après tout, y a-t-il une si grande différence que ça entre ces deux noms... Je fus très humiliée.
Une autre fois, maman avait fait du ragoût. Moi, j’aime ça du ragoût. Aussi, j’en redemande, évidemment. Mais je ne suis pas seule dans la maison quoique j’en pense. Ma petite personne peut attendre. C’est trop long! Je me lève donc de table et va me servir une grosse assiette de ragoût. Bien sûr, le chaudron est trop haut pour moi et l’assiette penche... penche... et le ragoût se déverse sur mon bras. Aie!!!C’est chaud!! Ça brûle!! Et là, je me mets à crier et à pleurer. «Bien fait pour toi. Ça t’apprendras à te servir toute seule; vas-t-en dehors! » Et me voilà sur les marches de la galerie d’en arrière à pleurer en me tenant le bras à angle droit pour maintenir la croûte de ragoût qui refroidissait tranquillement. J’en ai été quitte pour une bonne brûlure et aucune considération de la part de ma mère. Je l’avais bien mérité.
Sûrement que mes frères se rappellent aussi de quelques taloches et de spectaculaires volées à la «strappe». Cet instrument de torture était une large courroie en cuir que papa se servait pour aiguiser son rasoir pour la barbe. Aussi, comme maman n’avait pas besoin de rasoir et surtout qu’elle n’avait pas de barbe, elle a trouvé une nouvelle vocation à la « strappe ». Une Ramasse, comme elle disait. Et je puis vous assurer qu’elle y allait allègrement. Dans le temps, c’était courant les corrections manuelles. On nous dressait.

Hobbies de papa (À part les cartes..)

Toujours durant l’été, papa élevait des poules et des lapins. Et lorsque l’automne venait, c’était le moment de faire boucherie. Il coupait le cou des poules et les laissaient aller dans la cour, sans cou. J’étais toujours impressionnée de voir les poules faire de aller-retour pendant quelques minutes, sans cou, pour ensuite tomber. Papa expliquait que ce sont les nerfs de la bête qui la faisait bouger.
Plus tard, les lapins étaient rentrés dans la cave. Lorsque le moment venait de les tuer pour les manger, papa les flattait doucement, comme pour calmer la pauvre bête, puis lui assénait un cou de marteau sur la tête. Il mourait sur le coup. À ce moment je m’éclipsais, car je trouvais cela très cruel. Après, je redescendais dans la cave pour voir la suite. Papa suspendait le lapin par les pattes, et avec beaucoup d’attention, lui enlevait sa fourrure. Il la faisait tanner plus tard. Je me rappelle avoir eu un petit manteau avec chapeau à deux petites oreilles ainsi qu’un manchon.(c’était madame Antonio Gagnon, la couturière de maman qui l’avait fait.) C’était d’un grand chic….
Papa était un amateur de fruitage, je crois qu’il m’a transmis ce loisir. J’allais aux framboises et aux bleuets avec lui, quand il voulait bien m’emmener. Pour les bleuets, j’y suis allée souvent avec mes frères; on appelait cela les savanes, les endroits ou il fallait aller cueillir ce petit fruit; et c’était assez loin de chez-nous. On y allait par la voie ferrée. Souvent en revenant, on arrêtait à l’hôtel Lemieux pour vendre les bleuets. La proprio nous en donnait vingt-cinq sous et elle faisait des tartes ou de la pouding pour le dîner. Pour nous, ces sous étaient une fortune…. Malgré tout, on cueillait beaucoup trop de bleuets, alors maman faisait des conserves avec notre récolte. On en mangeait des bleuets, en veux-tu, en voilà. Ca nous sortait par les oreilles. On ne voulait plus en voir…
Un jour, j’étais avec papa, et me voilà les deux pieds dans un nid de guêpes. «Cré Torvis» dit mon père en me prenant par un bras. Je n’ai pas porté à terre un bon dix pieds et j’ai eu droit à un sermon à savoir que je devais regarder où je marche.
Papa allait aussi aux noisettes. J’y suis allée, une fois avec lui. C’était à St-Eugène, mais pour papa, ce n’était jamais loin, car il pouvait marcher des milles sans se fatiguer. (Même âgé, il marchait beaucoup). Il avait apporté une poche de jute (ancienne poche de patates) et on mettait les noisettes avec leur écale (c’était velu et piquant) dedans. Quand on avait fini, il frappait la poche aller-retour sur un rocher jusqu’à ce que l’enveloppe des noisettes se détache. C’était relativement facile parce qu’elles étaient mures. Et surtout, c’était bon.

Mes premières amies

Amis de Claudette
Gérald, Marius, Fernando, Gaétan, Micheline Chouinard, Claudette,
et Pierre Gagnon
Mes premières amies filles furent Lise et Micheline Chouinard. Je devais avoir 6 ans. C’était merveilleux pour moi; tout un nouveau monde s’ouvrait avec des poupées, des carosses, des déguisements avec des robes, des chapeaux, des sacoches, des souliers à talons hauts, de la couture, (Lise était très bonne pour habiller des poupées) et j’en passe.
J’adorais aller chez-eux, mais malheureusement, il fallait passer devant chez Masson car elles demeuraient dans la p'tite Rue; la même que les Masson. "Ça c’était moins drôle". C’est là que mes talents de course à pieds se sont développés.
À ce moment-là, les Chouinard demeuraient dans le logement au-dessus de chez Ernest Thibault (dit Le Nest).
Ce dernier sera par la suite notre voisin lorsque nous prendrons possession de la maison Poutine, l’année suivante, pour mon grand bonheur. Ils déménagèrent dans une autre rue. Madame Chouinard était une maman aussi fine que ma maman.
Je m’y sentais chez-moi et elle me gardait souvent à manger et même à coucher, quelques fois. C’était de même pour maman. Un jour, Micheline, Lise et leur petit frère Jean-Luc étaient chez-nous; voilà la pluie qui commence, suivie du tonnerre et des éclairs. On jouait au deuxième étage. Mais, voilà qu’au premier coup de tonnerre, tous disparaissent en-dessous des lits; ils avaient une peur bleue. Maman a dû monter pour calmer les esprits mais personne n’est sorti de sa cachette tant et aussi longtemps que l’orage ne fut pas passée.
Jean-Luc, bien que plus jeune faisait partie de nos jeux et de nos escapades. Il faut dire que chez-lui, c’était le contraire; il était élevé avec des filles. Fallait bien le traîner... À un moment donné, il a même ramassé une bête puante morte sur le bord de la route; il voulait que Lise en fasse un beau manteau de fourrure pour sa poupée. Gentil de sa part, n’est-ce pas? Je ne me rappelle pas de la conclusion, mais ça n’a pas dû sentir très bon…

Années 1945 à 1951 (environ)

Événements marquants dans mon petit monde

Maman à l’hôpital

Dans la maison, il règne une atmosphère feutrée…C’est presque le silence. Dans la chambre à coucher, il y a du remue–ménage. Moi, je suis assise au bord de la fenêtre anxieuse. Pourquoi le gros docteur Leclerc est là? Pourquoi la porte de la chambre est fermée et qu’on parle tout bas?.. Puis, toujours en silence, une civière en sort; en fait, je ne sais pas si c’est une civière. Mais je comprends que maman est couchée dessus. On la transporte dehors pour la mettre dans une voiture tirée par un cheval. On me dit que maman est très malade et qu’on l’emmène à l’hôpital. Par la fenêtre, je vois la voiture s’en aller et je la suis des yeux jusqu’au moment où elle disparaît de ma vue.
Pour moi, une maman, ça devait être toujours à la maison; j’avais le cœur gros. Et le silence pesant régnait toujours. Est-ce que maman allait mourir? Quand allais-je la revoir? J’étais seule….où étaient mes frères? Où était papa?
Elle est partie par le train, dans le wagon de marchandises, car on ne pouvait pas la mettre avec les passagers (ceci m’a été raconté plus tard). Pendant longtemps, je l’ai attendue; très longtemps, mais on l’a gardée à l’Hôtel-Dieu de Lévis où elle a été dans le coma plusieurs jours. On l’a opérée pour la «grande opération» (hystérectomie): ablation de l’utérus et des ovaires). Elle a été à deux doigts de mourir; on a dû lui faire des transfusions de sang. J’ai su beaucoup plus tard qu’on a fait venir Régent du collège pour donner de son sang.
Cet événement que je raconte est peut-être flou dans ma tête, mais c’est celui dont les flashs sont encore omniprésents quant à l’espèce de sentiment d’abandon que j’ai ressenti face au départ de ma mère. C’est difficile pour moi d’expliquer, mais de toute mon enfance, c’est le seul souvenir malheureux directement lié à ma personne dont je me souvienne.

Mes premières années scolaires

Mes trois premières années scolaires se sont passées à la grande école, dite l’école centrale. C’était un grosse bâtisse contenant quatre classes au premier étage et une autre au second. C’était les grands de huitième et de neuvième, qui étaient au deuxième étage. Cette école était très froide en hiver. Toute la bâtisse était chauffée par une grosse fournaise au sous-sol, mais l’isolation n’y était pas. Aussi, lorsqu’il faisait très froid, la classe des grands descendait dans la chambre à fournaise et la maîtresse enseignait là. Pour ma part j’aimais ça quand il faisait très froid ou qu’il faisait une grosse tempête, car maman nous préparait un lunch et on mangeait à l’école; c’était le «fun». Faut dire que pour nos petites jambes, le parcours était assez long. Surtout, pas question de manquer une journée à cause du froid ou du mauvais temps. Les écoles ne fermaient jamais. À ma connaissance, j’ai vu une seule fois ou l’école a fermé. Il y avait eu une épidémie de coqueluche et presque tous les élèves y ont passé. Mes premières et deuxième années se sont passées dans le bonheur total car j’aimais bien la maîtresse Lamarre. C'était une dame âgée, enfin, elle me paraissait très vielle. Mais elle était très gentille. À ce sujet, j’ai été très chanceuse, contrairement à Lelo, qui lui, a commencé un an avant moi et qui a dû affronter un véritable tyran en la maîtresse Dubé. Cette dernière avait plus de plaisir à se servir d’une règle que d’une craie. Elle passait son temps à frapper sur les mains où sur les jointures des élèves. On aurait dit que c’était une joie pour elle de faire pleurer les touts-petits. Heureusement, elle n’a pas enseigné trop longtemps, mais c’était assez pour traumatiser n’importe quel enfant le moindrement sensible. Je me demande encore aujourd’hui si ce mauvais départ n’a pas nuit à Lelo pour le reste de ses études.
Toujours qu'à la fin de ma deuxième année, comme à chaque année, il y avait une distribution des prix. J’avais eu une belle statue en plâtre. La fille qui était derrière mon banc a voulu la voir de plus près et je n’ai pas voulu lui prêter. Et, est arrivé ce qui devait arriver: Suzanne Bélanger (c’était son nom) l’a cassée. Je lui en ai voulu longtemps et pas besoin de vous dire Claudette au primaire
Claudette au primaire
qu’elle ne fut jamais mon amie. Me voilà en troisième année. Là, j’ai changé de classe, donc j’ai gradué. Je me sens si fière que je regarde de haut les «petits» de première et deuxième année. Ce sont des bébés. Ma nouvelle maîtresse est jeune et belle. Elle s’appelle Louisa Hunter. Elle dessine magnifiquement bien et fait de beaux dessins au tableau à chaque occasion
spéciale. Je l’aime beaucoup et elle me le rend bien, ce qui fait que Lelo m’appelle «saineuse de Maîtresse »; quolibet que je n’apprécie pas beaucoup...

L'École Normale

L'École Normale de l'Islet
L'École Normale (L'Islet)
Maman juge que ce n’est pas très bon que nous soyons dans la même classe et décide que c’est ma dernière année à cette école. On m’envoie donc à l’École normale comme semi-pensionnaire (je dînais là). J’y ai fais mes quatre, cinq et sixième années. On voyageait
en taxi dans un sept passagers; mais je puis vous assurer que le conducteur ne savait pas trop compter car nous étions entassés comme des sardines les uns sur les autres. Durant les grosses tempêtes de neige, il nous emmenait en « SNOW »; c’était un véhicule sur chenille, fabriqué par Bombardier, avec des hublots de chaque côtés. C’était l’ancêtre de nos motoneiges. Ça brassait dans ça et ça puait le gaz. Quand on arrivait à l’école, on était verts et on avait mal au cœur. Et dire qu’il fallait revenir le soir par le même moyen de transport...

Voyage à Sherbrooke

Je devais avoir environ huit ans. Mes deux tantes religieuses (tante Laurianne et tante Solange: soeurs de papa) nous avaient invités à la prononciation de leurs vœux perpétuels. (Les vœux étant: pauvreté, chasteté et obéissance et c’était pour le reste de leur vie) Tous les Morneau, ou presque, frères et sœurs de papa, étaient là. Ce n’est pas tous les jours que deux sœurs sont reçues religieuses. À cette époque, on ne pouvait qu’être fier. Et voilà, Jean-Baptiste, Ernestine et leurs rejetons en route pour Sherbrooke dans le sept passagers des Taxis Caron. Ne pas oublier que ce sera toujours la même auto qui me conduira à L’École normale l’année suivante. On y était aussi tassés mais le voyage pour nous valait bien quelques désagréments... Durant le trajet, Lelo racontait des blagues et surtout des mauvais coups qu’il faisait au Père Romuald. Il a même raconté qu’un jour le Père Romuald est sorti en combinaison sur le perron tellement il était fâché. La famille Morneau à Sherbrooke
Rangée-1:
Fernando, Claudette, Gaétan, Marius
Rangée-2:
Maman, Laurianne, Solange, Papa
Rangée-3:
Gérald, Yvon, Régent
Auto LaSalle 7 passagers Auto LaSalle 7 passagers Il avait beaucoup de plaisir à raconter ces choses mais curieusement, tout le monde riait «jaune». Pourquoi?? C’est qu’il se trouve que le fameux Père Romuald était le père de notre conducteur Almanzor Caron. Mes parents étaient assez mal à l’aise. Et pour cause…
Tout à son discours, Lelo n’avait pas réalisé la chose. On s’est bien marré !!!
On s’est quand même rendu à bon port. Notre taxi n’en a pas tenu rigueur et n’a pas augmenté son prix. Trente dollars (30,00$) pour aller-retour L’Islet-Sherbrooke. Aujourd’hui on trouve cela dérisoire, mais en 1948, c’était beaucoup de sous. Avec le recul, je me demande bien où tout ce monde a couché mais pour ma part, j’ai trouvé un lit chez tante Eugénie. Le soir j’ai couché d’un bord du chemin et je me suis réveillée de l’autre côté, complètement désorientée. D’où vient mon excellent sens d’orientation encore aujourd’hui. Il faut que je fasse mon signe de la croix pour démêler ma droite et ma gauche..

Une tornade à L'Islet

Nous avions une maison avec des fenêtres s’ouvrant verticalement par le milieu. Le vent était tellement fort que les fenêtres claquaient. La pluie s’infiltrait et on mettait des guenilles pour absorber le surplus d’eau. Mais, le pire c’était le tonnerre et les éclairs qui zébraient le ciel, aller-retour. Maman avait sorti tout ce qu’il y avait de cierges et de chandelles dans la maison. Et les chapelets aussi. Les cierges pour que le bon Dieu arrête tout ça et les chandelles au cas ou il manquerait de cierges, si ça continuerait trop longtemps. Les chapelets…au cas ou on mourrait…peut-être.. ha!ha!
Je ne sais pas combien de temps la tornade a duré mais ça m’a semblé très long surtout que je sentais que maman avait peur, et avec raison.
Les dégâts ont été énormes. Surtout au faubourg (au bord du fleuve). J’ai vu des toits de maisons arrachés, des arbres déracinés et ce qui m’a le plus impressionnée, c’est la grosse fournaise qui était située au bord de la route. Le vent l’avait tourné à l’envers comme une chaudière. Cette fournaise était un peu comme une publicité pour la Fonderie de L’Islet qui fabriquait des poêles et des fournaises. Dans mon regard d’enfant, je crois bien qu’elle mesurait bien deux hauteurs de maison. Je me demande si on l’a remis debout après cela, mais elle n’y est plus depuis belle lurette.

Incendie à Rimouski 1950

J’avais à peu près dix ans. Par la radio, l'on apprend que la ville de Rimouski est en feu. L’inquiétude règne dans la maison car tante Géralde habite dans cette ville et elle garde grand-maman Côté qui est pratiquement invalide.
A la radio, on suit le déroulement de la tragédie: le feu, transporté par des vent violents, gagne du terrain.
Une vue des dégats causés par l'incendie
Une vue des dégats causés par l'incendie de Rimouski (1950)
Des tisons volent de maison et maison. Les pompiers sont impuissants à contrer le sinistre. Les reporters nomment les rues qui sont touchées et par la même occasion, maman se rend compte que c’est la rue voisine de chez sa sœur. On fait évacuer tout ce que bouge. Maman sait que tante Géralde et oncle Camille possèdent un magasin général sur la rue de la Cathédrale; il y avait un logement au-dessus du magasin. C’est plus à l’est, mais le vent souffle de ce côté. Alors c’est l’inquiétude qui règne dans la maison. Ont-ils réussi à évacuer à temps ? Maman sort son chapelet et (ses cierges). Tout le monde est à genoux et on prie de tout notre cœur que le feu épargne le reste de la ville. Est-ce les chapelets ou les cierges ou tout simplement la nature, le fait est que le vent a tourné de bord et que, de la rue de la Cathédrale, tout l’est de la ville a été épargné. Le feu a ravagé la maison de tante Géralde, qui soit dit en passant était une magnifique demeure ancestrale. Ils ont demeuré un an au magasin. Ce feu fut, pour l’oncle Camille une vraie mine d’or, car tout son stock s’écoulait de brillante façon. Tout le monde devait recommencer à neuf, et il était bien placé pour fournir la population. Comme tous les sinistrés, il a dû attendre que les assurances paient leur dû. Mais ils n’ont rien perdu pour attendre. Fallait compter sur le goût de luxe de sa femme pour retrouver une maison de toute beauté. De quoi donner des boutons à maman... Nous n’avions pas encore de maison à nous... Mais...ça s’en vient...

Anecdotes

La p’tite rue

Nos voisins immédiats
Nos voisins immédiats à L'Islet Station
La rue suivante de la nôtre était beaucoup plus longue bien qu’on l’appelait la P’tite Rue. Et elle était en asphalte s,il vous plaît. C’est là qu’habitait la plupart des amis qui venaient à la maison. Ti-Pierre Gagnon, Pierre-Paul Bouchard, Langis Bélanger, André Journault…Je sais, ces noms ne vous disent rien, mais pour moi, c’est un retour en arrière où les souvenirs de tous ces visages me rappellent l’immense plaisir qu’on a pu avoir dans tous nos jeux. C’est aussi dans cette rue que j’ai appris à faire de la bicyclette. Ti–pierre avait un «bicycle-ballon’’ neuf. Il était petit avec de gros pneus, d’où son nom de ballon. Mes performances n’étant pas bien bonnes,(j’étais plus souvent à terre que sur le vélo), Madame Gagnon n’était pas très chaude à me le prêter; et Ti-Pierre non plus d’ailleurs. Aussi j’en profitais lorsque quand sa mère était occupée avec une cliente(elle était couturière) et souvent, cette cliente était ma mère, et que Ti-Pierre était parti jouer ailleurs. Il y avait pas mal d’égratignures sur la bicyclette et aussi…sur mes genoux et mes coudes. Mais tant pis, il faut ce qu’il faut pour apprendre…et je pense que je me serait fait revirer si j’avais eu le malheur de me plaindre. Leur maison se trouvait derrière chez-nous mais de biais vers la droite. Pour y aller on passait par la clôture qui délimitait notre terrain d’avec un champ vague où on faisait une piste de course durant l’été C’était un jeu d’enfant de passer par là et la P’Tite Rue nous appartenait, hiver comme été.
Maman traversait pour ainsi dire à tous les après-midi, surtout en hiver, chez Aurélie (c’était le prénom de madame Gagnon),sois-disant pour la faire coudre, mais c’était surtout pour se réchauffer car la maison Rouge n’arrivait pas à créer de la chaleur suffisamment. C’était aussi une occasion de rencontrer d’autres dames qui venaient là régulièrement pour de la couture. De là, tout ce qui se passait de nouveau dans la paroisse était raconté, décortiqué, amplifié, inventé. Mais c’était cela la vraie vie de campagne. Tout le monde se connaît. Aurélie était une ancienne maîtresse d’école, donc très autoritaire. Mal engueulée, pour l’époque, brusque dans ses paroles, mais avec un cœur d’or. Elle était d’une générosité hors du commun et le faisait très discrètement. Je sais, par maman, qu’elle m’habillait gratuitement avec du linge qui lui était donné, et qu’elle décousait, pour me tailler et coudre des robes. Au dire de maman, ce n’était pas de la haute couture, mais elle n’était quand même pas obligée de le faire.; et ce n’est qu’un acte de générosité parmi tant d’autres. Comme elle cousait du matin au soir, pour ainsi dire, le ménage ne se faisait pas souvent et il y avait du fil de couture que traînait partout. De temps en temps, elle passait le balai et mettait cela avec les reste de table qu’elle nous donnait pour les lapins. Un jour, maman dit: ’’J’aimerais bien qu’elle ne mette pas la poussière avec le manger des lapins’’. Serviable comme j’étais, je suis allée dire à notre amie: ’’maman fait dire de ne plus mettre de poussière dans la nourriture des lapins.’’ Maman ne l’a pas digéré; mais Aurélie en a bien ri. Ou elle avait un bon sens de l’humour ou elle m’aimait bien…

Les colporteurs

Quand j’étais jeune, passaient par les rues des laitiers, des boulangers, des bouchers et un marchand de poissons. Ce dernier avait du hareng séché et fumé. On courait après lui pour lui en demander et il nous en donnait. Ca ressemblait à un morceau de caoutchouc par la texture. On s’arrachait presque les dents pour arriver à en prendre une bouchée et on trouvait cela bon…Et pourtant, aujourd’hui, le cœur me lève rien qu’à y penser. YEURKK. Passaient aussi des quêteux. Ces derniers demandaient «la charité pour l’amour du bon Dieu’’. C’était les paroles qu’ils disaient en entrant dans les maisons. Chez-nous, nous n’avions pas de sous à leur donner, alors, maman les gardait à dîner. Je ne sais pas si mon âme charitable n’était pas encore développée, mais je n’aimais pas cela manger en même temps qu’eux. Ils ne sentaient pas bon et n’étaient pas très propres et j’avais dédain. J’espère qu’ils ne s’en rendaient pas compte. Exceptionnellement, nous avions une quêteuse. On l’appelait la Quêteuse de St-Eugène. Elle passait toujours avec un enfant. C’était sans doute pour attirer la pitié des gens. C’était une innovatrice. Aujourd’hui, les Témoins de Jéhovah ont copié cette idée…

Nouveaux voisins

Vers cette période, les Masson (ceux qui ne m’invitaient jamais à jouer dans leur maisonnette) ont déménagé à Montmagny. BON DÉBARRAS!!! y avaient qu’à me laisser jouer avec eux. Ensuite est arrivée une jeune famille avec 2 enfants. Et devinez quoi? Deux garçons!! Remarquez que ça n’a pas changé grand chose car ils étaient plus jeunes que moi. Des Prévost, Claude avait environ quatre ans et Yves, un an plus jeune. Le père travaillait au bureau de la Fonderie et était très colérique, c’est le moins que l’on puisse dire. Quand il s’en prenait à un de ses jeunes, c’était une partie de bras de fer et il fessait à qui mieux–mieux. Je suis sûre que si la D.P.J. avait existé à cette époque, il aurait fait face à la justice quant à la violence faite aux enfants. La dame était quand même fine et je suis allée quelques fois jouer avec eux dans la maisonnette. Mais il n’y avait pas de poupée. Rien pour se garrocher dans les murs. J’aimais mieux aller dans la grande maison. Je trouvais ça beau. Et madame Prévost parlait avec moi. je me sentais importante. Quelques fois, elle me gardait à dîner et c’est là que j’ai mangé pour la première fois des patates pilées avec carottes et navet. Succulent!! Drôle de se rappeler un insignifiance semblable, n’est-ce pas? Plus tard, beaucoup plus tard, Claude sera mon élève en sixième année.

Théâtre

C’est aussi vers cette période que j’ai assisté à ma première pièce de théâtre. Eh oui! On a de la culture ou on n’en a pas!! et quelle pièce: «Aurore l’enfant martyr». Rien de moins, histoire vraie. Au cas où vous ne sauriez pas, c’est l’histoire d’une petite fille d’une dizaine d’année qui a été maltraité par sa belle-mère au point qu’elle en est morte. Toujours que me voilà avec Lelo, au Collège de L’Islet (au faubourg, c’est là que la pièce est jouée). Je dirais que presque tout le village assistait à cette dramatique d’autant plus qu’on avait parlé dans tous les journaux de ce procès. Et quand je parle de dramatique, ça l’était. Je me souviens avoir pleuré durant toute la pièce. De gros sanglots, et Lelo qui n’arrêtait pas de me dire d’arrêter. Plus il me le disait, plus je pleurais. Pauvre petite fille, sa marâtre de mère lui faisait manger des beurrées de savon; lui mettait les mains sur les ronds du poêle; la jetait en bas des marches d’escalier; lui brûlait la tête avec un fer à friser chauffé sur le poêle; et c’était comme ça durant toute la pièce. Y avait de quoi pleurer. Sans cœur de Lelo! J’avais tous les yeux gonflés. En sortant, les comédiens se tenaient là pour saluer la foule et je me souviens que l’une d’elle m’a dit: «Aujourd’hui, ce n’est qu’une pièce», c’est moi qui faisait Aurore. Et pourtant, elle était morte à la fin de la pièce... c’était à n’y rien comprendre.

Prince

En plus des lapins et des poules, on a eu aussi un gentil petit chien prénommé Prince. Il nous avait été donné par les Chouinard, il me semble. Il était à poil long noir et blanc. On l’aimait bien mais il avait une fâcheuse manie. Il rapportait des animaux morts à la maison. Ça sentait la charogne et le parfum embaumait la fourrure de notre chien. On peut dire sans se tromper que Prince avait des goûts assez douteux quant à ses prises. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de ce chien car il est disparu de la circulation un peu comme il est arrivé... papa a-t-il eu son mot à dire dans sa disparition? Toujours est-il que nous en aurons un autre plus tard. On a eu aussi un chat prénommé MINOU. Original n’est ce pas? Pauvre Minou! C’était le souffre-douleur de Marius. Je pense qu’il se pratiquait au lancer du disque pour les prochaines olympiques. Ou peut-être vérifiait-il le dicton qui dit qu’un chat retombe toujours sur ses pattes... en tout cas, il mangeait des moyennes «rondes». Mais le chat faisait son devoir car c’était un grand chasseur et nous avions moins de souris et rats dans la maison. Finalement, c’était peut-être ces bêtes mortes que Prince nous rapportait pour nous montrer sans doute sa solidarité avec Minou.
En cette année 1950, j’apprends que mes grandes amies Chouinard vont déménager. Leur père qui travaille pour le C.N. est transféré à Lévis. Ils s’en vont demeurer à St-Valier. C’est une grande peine car ce sont les seules amies que j’ai à ce moment-là. Durant l’été, je suis allée les voir et passer quelques jours chez-eux. Il y avait une plage sur le bord eu fleuve, non loin de leur demeure et nous sommes allées nous baigner. Comme je n’avais pas de costume de bain, on m’en a prêté un mais il était trop grand vu ma petite taille. Avec le recul, je devais faire dur... mais c’était le moindre de mes soucis. Par la suite, ils ont déménagé à Lévis dans une grande maison, où je suis allée presque à tous les étés passer quelques jours. J’étais surtout amie avec Lise et nous avons gardé contact jusqu’à son mariage. Elle est allée demeurer au Nouveau-Brunswick et on s’est perdu de vue.

Années 1951 à 1957

Déménagement

La voilà notre première maison à nous!! Et tante Géralde peut bien aller se rhabiller avec sa belle maison. La nôtre était beaucoup plus…Je ne peux pas lui donner des qualificatifs. QUELLE HORREUR!!!! Tu ne peux pas trouver maison plus laide. Je dirais plus un taudis qu’une maison. Papa avait acheté cette bicoque d’un vieux garçon prénommé «Poutine» de son vrai nom: Amédée Chouinard. Ce dernier avait même prêté à mon père deux milles dollars pour en faire des réparations et Dieu-sait qu’il y en avait; c’était tout à refaire de la cave au grenier. Et papa n’était pas menuisier du tout; il a engagé un homme à tout faire, de la plomberie, à l’électricité, au chauffage etc.. Il n’y avait pas de cave; il a donc fallu creuser à petite pelle pour en faire une. Les garçons ont fait chacun leur part. Au deuxième étage, aucune séparation. Cela a pris une couple d’années avant que le tout soit, disons, potable... Décidément, cette habitation était un vrai cauchemar et ma mère en a pleuré. Je me demande encore aujourd’hui ce qui a incité papa à acheter une telle trouvaille. On était si bien dans la maison Rouge... Je ne me suis jamais habituée à cette demeure et ne l’ai jamais aimée. Elle marquait pour moi la fin de mon enfance car c’est là que mon adolescence a commencée avec tout ce que ça comporte de contraintes.

Nos voisins immédiats

Ernest Thibault

Ernest Thibault et sa femme Adèle étaient nos voisins. Leur maison et notre maison étaient séparées par une entrée de terrain mitoyen, si bien que les deux cours servaient de terrain de jeux, (surtout que papa avait pris les trois quarts de la nôtre pour faire un potager.) On se servait de son hangar et de ses dépendances pour en faire des cachettes lorsqu’on jouait à la «canne». Sa femme était assez spéciale pour ne pas dire «follette». Adèle était connue dans toute la paroisse car elle n’allait pas à la messe, donc une hérétique. Dans une petite place comme L’Islet Station, toute personne qui n’agissait pas normalement était cataloguée. C’était une américaine et son français laissait à désirer, et ce n’est certes pas son mari qui pouvait lui enseigner quelque chose, étant analphabète, et plutôt «cruchon». Elle faisait des crises de folie et hurlait, ce qui faisait dire aux gens qu’elle était possédée du démon. Croyance du temps... Aujourd’hui, cette maladie pourrait être appelée paranoïa ou schizophrénie mais à l’époque, elle était folle et les gens l’évitaient comme une pestiférée. Jusqu’au jour où le curé Raymond décide de l’exorciser et de la ramener à l’église. Est-ce une légende? Je ne sais pas. Toujours que notre Adèle a commencé à aller à la messe à tous les dimanches avec Ernest. Et c’est ce même Ernest qui fut mon premier élève, car n’écoutant que ma bonne âme, j’avais décidé de lui montrer à lire. Plus débile que ça, tu meurs! Comme ma pédagogie laissait à désirer et que l’élève n’y mettait pas du sien, c’est le moins que l’on puisse dire, le résultat fut très décevant et après trois cours sans plus de résultat, j’ai suspendu indéfiniment. J’en ai déduit que sa femme était plus intelligente que lui, finalement.
Cette dernière adorait notre « Bessie » notre chienne. Une bonne chienne qui avait accouché de nombreuses portées de chiots que je trouvais magnifiques. Comme toute bonne mère, elle allaitait ses petits, si bien qu’elle avait la tétonnerie assez développée. Elle marchait et ça touchait presqu’au plancher. Adèle venait voir les bébés de notre chienne et en profitait pour caresser la mère en lui disant: « Belle Bessie! Bonne chienne! Grosses fesses! Gros peteux! » (c’est ainsi qu’elle appelait ses tétines) Puis en montrant avec ses mains la largeur: «grosses fesses ça de large ». Pauvre femme, elle faisait pitié et malgré tout, comme tout enfant qui se respecte, on riait d’elle. Le monde des jeunes est cruel !

Maman tenant Guy.
La chienne Besse aux pieds de maman.
Leur maison avait deux étages; au deuxième, vivaient des locataires. Il y en a eu beaucoup car lorsqu’ils avaient passé un hiver là, ils ne voulaient pas en passer un deuxième. C’était un vrai frigidaire et en matière de frigidaire, je m'y connais, l’ayant connu avec la maison rouge. De plus, l’escalier pour monter branlait à qui mieux-mieux et il fallait un courage d’alpiniste pour accéder là-haut. Pour y être montée assez souvent, je crois sincèrement avoir appris que plus vite tu arrives en haut, moins tu as de chance de te retrouver en bas avec l’escalier sur le dos. Donc, je ne prenais pas le temps de compter les marches.

Les Chouinard

Il y eut les Chouinard, j’en ai parlé plus haut; puis une famille de Lévesque, là où j’ai gardé quelques fois. Je gagnais 10 ¢ de l’heure et j’étais très fière de rapporter 25 ¢ à la fin de la soirée. De ceux que je me souviens le plus, il y eut une dénommée Adrienne St-Pierre. Cette dernière était la sœur de Juliette, une bonne que nous avions eue durant les maladies de maman. Mariée après vingt-cinq ans de fréquentation avec un Fortunat Labrie… Adrienne était grosse, autant son mari était un brin sur rien (expression de ma mère pour dire qu’il était très très mince.

Henri Côté

Puis Henri Côté et son épouse; ces derniers adoraient voir les parties de « canne » que nous faisions en bas. Une fois, ils avaient compté seize jeunes venus de je ne sais où qui jouaient avec nous dans la cour... du voisin, naturellement. Ils riaient de nos bouffonneries. Ça nous encourageait à crier encore plus fort et à faire re-re-recompter le pauvre Langis…
Et il y en eut bien d’autres...

Les Bouchard

Les Bouchard, étaient nos voisins de gauche. Curieuse de famille! Le père se nommait Roland, il était un alcoolique; la mère, à l’époque, on la disait une sainte… Aujourd’hui on la qualifierait de bonne vieille moppe… Ils avaient 6 enfants. Louise, que Marius appelait « fido » du nom de leur chien. Faut dire que la nature ne l’avait pas avantagée. Dommage pour elle, car elle avait un penchant très fort pour notre beau brummel.
Madame Bouchard
Mme Gertrude Bouchard (1978)
Venait ensuite Pierre-Paul qui était de mon âge, suivaient Yolande, Gilles (l’attardé mental), René (quelques années plus jeune) et la dernière Denise. Cette famille a passé des périodes assez Olé-Olé. Lorsque Roland prenait ses « brosses » il faisait le grand ménage, donc, « tout le monde dehors » !!!, hiver comme été. Mère et enfants devaient trouver refuge chez les voisins, mais le plus souvent ils étaient hébergés chez Aurélie ( mme Antonio Gagnon) qui se trouvait sa belle-sœur. Le lendemain toute la couvée regagnait le nid. Pendant que Roland finissait de couver son vin et qu’il était malade comme un c……. Gertrude s’empressait de téléphoner à la fonderie où il travaillait pour dire au boss que son mari avait une grosse grippe et ne pouvait se rendre à son travail.

Roland, président du Cercle des Lacordaire et Ste-Jeanne D’Arc

Notre Roland national2 était président du Cercle Lacordaire de L'Isletville ( ligue antialcoolique), (Cercle Lacordaire)
il fallait donc que personne ne sache ses écarts de conduite…tout le monde de la paroisse le savait mais faisait comme si de rien n’était.
Je me rappelle d’une fois où, en pleine nuit, la famille est arrivée en catastrophe chez-nous. La fumée était dans toute leur maison; pensant que le feu était pris, ils sont tous sortis. Roland s’était endormi: « saoul ». Sa cigarette était tombée dans le fauteuil, de sa chambre. Comme le couple faisait chambre à part, à ce moment-là, je suppose que son haleine laissait à désirer, Gertrude (sa femme), a alerté ses oisillons sans regarder plus loin.
Le feu s’est éteint de lui-même.
DOMMAGE....
Comique
Le président au lit

Adolescence

Quelques mois après notre arrivée dans ce château, me voilà menstruée pour la première fois. J’en parle parce que cet événement a été un triste jour. Je ne savais pas ce qui m’arrivais. J’étais en train de jouer à la poupée chez une amie quand elle me dit: «tu as du sang sur ta robe». Elle court pour avertir sa mère que je me suis fait mal. Celle-ci arrive aussitôt, pour me dire doucement d’aller voir ma mère. J’arrive donc toute essoufflée chez-nous. Maman m’attire dans sa chambre ( c’est la seule qui a une porte à ce moment-là) et me dit tout de go: «tu deviens grande fille aujourd’hui»; Nous, les femmes, on porte cette malédiction pour toute notre vie. Tu dois maintenant te conduire comme une femme. Ce fut toute l’explication à laquelle j’ai eu droit. Je pense qu’à partir de ce jour, mon comportement a changé du tout au tout. J’étais une femme... donc les femmes ne jouent pas avec les garçons. De toute façon, à cette maison, il n’y avait plus de carré de sable, plus de jeu de croquet, plus de belles chambres en couleurs, plus rien qui ressemblait de près ou de loin à la maison Rouge. J’haïssais cette demeure. Voilà!!

Cet-été-là

Nous avons eu de la grande visite. Oncle Denis (Wilfrid), sa femme Hélène, grand-père Morneau et tante Célestine (sa deuxième femme ) et les deux tantes religieuses. Tout un événement car ces dernières font le tour de la famille de papa. C’est Denis qui leur sert de chauffeur. Donc, le voyage va se faire vite…étant toujours pressé. Je crois qu’il aurait pu rivaliser avec Gilles Villeneuve dans la course automobile...
Pour les deux tantes, c’est leur tournée d’adieu car elles partiront en mission pour l’Afrique. L’une d’elle est infirmière et l’autre, enseignante. Elles ne pourront revenir au pays que dans vingt-cinq ans. J’imagine que cette tournée-là était aussi pour ramasser des fonds pour ces chers noirs comme elles disaient. Elles sont revenues vers 1976-77, et n’ont pas reconnu leur pays. Il faut dire que les années de la révolution tranquille et celles qui ont suivies ont transformé radicalement la façon de vivre des québécois. Ce fut une période OLÉ-OLÉ.
Visite Grand-père en 1951
r-1: Maman, Grand-père Morneau, tante Célestine
r-2: tante Laurianne, Papa, tante Solange
r-3: Fernando et Gaétan
r-4: Claudette, Oncle Wilfrid (Denis) et Gérald
Pauvres religieuses! Elles en étaient toutes chamboulées. Le «PEACE AND LOVE»,... les cheveux longs, le POT, les communes, l’amour libre. Et tout le reste. C’en était trop pour leurs yeux et leurs oreilles. Elles ne pourraient jamais s’adapter à cette nouvelle vie. Elles sont donc retournées au Lesotho18 en Afrique.
Papa bricoleur
Mon père n’était pas un gros bricoleur; mais, lorsqu’il fit l’acquisition de la nouvelle maison, il s’est trouvé des talents cachés par la force des choses, en l’occurrence, le manque d’argent pour payer un menuisier.
Donc le voilà parti dans l’installation de cloisons au deuxième étage. Le tout pour arriver à faire, au début trois chambres à coucher dont une seule avec fermeture et porte. Au centre, entre les deux chambres du fond, il y avait un petit appartement qui devait être une future chambre de bain et qui, 10 ans plus tard, était encore une future chambre de bain.. Cette pièce, finalement, a toujours servi de débarras. Maman y mettait là ses grosses valises et des boîtes de linge. Au plancher, il y avait un trou d’environ 30 centimètres carrés qui, je crois, devait servir de ventilation. Ce trou arrivait tout juste au-dessus du bain. Toujours bien intentionnés, mes frères en profitaient pour venir soit cracher, soit envoyer de l’eau ou un objet quelconque sur la tête de celui qui prenait son bain. On entendait des hurlements qui n’étaient pas très catholiques.
Maman elle, avait un sens de l’humour assez prononcé. Donc, elle trouvait cela très drôle. Surtout que ce n’était pas elle qui était dans le bain. Les chambres comprenaient des garde-robes dont les portes n’étaient pas encore posées, ce qui faisait la joie de Gaétan et Lelo pour se «coltailler»;
or, un jour, voilà les deux mousquetaires à se pousser à qui mieux-mieux, tant et si bien que l’un deux passe à travers le mur du garde-robe. Évidemment, personne ne se vante de ce bon coup et papa n’est pas au courant jusqu’au moment où il décide de continuer sa construction. Imaginez la face qu’il fait lorsqu’il se passe la tête dans le trou pour mesurer l’étendue du désastre. Lui, il n’a pas ri..
Je suis demeurée dans cette maison jusqu’à mon mariage et il me semble que mon père faisait encore du plâtrage; ça n’a jamais été fini, je pense.
Bricoleur
Papa bricoleur

J'ai une nouvelle amie

Maintenant que je suis une grande fille, mes jeux avec les garçons se font plus rares. Je me suis donc trouvée une nouvelle amie du nom de Françoise Lamarre. Elle avait une tonne de jouets, tant de poupées que berceaux, de chaises hautes, tous fabriqués par son père qui travaillait le bois comme un artiste. On jouait aussi à des jeux de société et surtout aux pichenottes. Françoise, qui était un peu plus jeune que moi avait trois frères: Jean-Guy, son aîné d’une couple d’années, Gaston un peu plus jeune qu’elle (le mal-aimé de la famille mais aussi le plus intelligent) et enfin, Normand, le bébé gâté de la famille qui voulait toujours entrer dans nos jeux. Durant l’été, la Fonderie fermait pour une semaine de vacances. Les Lamarre louaient un chalet au lac Fontaine-Claire. Cet été- là, ils m’ont amenée avec eux. Le chalet n’était pas très grand et nous avions des lits superposés. J’ai couché au deuxième étage; c’était la première fois que je voyais des lits semblables. Sur le bord du lac, il y avait un quai avec une chaloupe. M.Lamarre nous emmenait faire des tours et je ne peux pas dire que j’étais pas très chaude à l’idée d’aller sur l’eau n’ayant pas été élevée sur le bord de l’eau, mais m.Lamarre en profitait pour faire causette avec les pêcheurs. Il y avait là un monsieur du nom de Philippe Lacombe(il demeurait à L’Islet) qui passait ses vacances d’été à ce lac. Des journées entières, il pêchait, beau temps, mauvais temps. Dans la journée, nous allions chez un cultivateur, à Bras-D’Apic, à pied, chercher du lait et du pain de ménage, des légumes et du beurre. C’était une bonne marche; sûrement plus d’un mille. Mais qu’à cela ne tienne; on avait de bonnes jambes. J’ai passé là une semaine de rêve.

La bicyclette

Papa s’est lancé dans les dépenses. Il a acheté une bicyclette à mes deux frères Gaétan et Fernando. (Il semble que c’est Gérald et Marius qui l’avaient achetée, d’après la photo ci-contre) C’était un modèle européen, je crois, car il était impossible de trouver les pièces lorsqu’il était brisé. Ce qui arrivait fréquemment et n’eut été de l’imagination des deux phénomènes qu’étaient les deux derniers de la famille, le vélo aurait été au rancart dès la première semaine. Évidemment, c'était un bicycle de gars. On n’était pas pour acheter une bicyclette de fille. Fernando et Gaétan
Fernando (12 ans) & Gaétan (13 ans)
(Cliquez ici pour agrandir)
Pour deux raisons:
  1. la majorité l’emporte
  2. (deux garçons contre une fille) et
  3. en grammaire on dit que le masculin l’emporte sur le féminin.
Je n’avais aucune chance...
Pauvre de moi! Je devais me rabattre sur le «ptit-bicycle» de «Ti-Pierre». Mais un jour, n’écoutant que mon courage, je décide, malgré la défense de papa, d’aller faire un tour pour tester mon habileté. Comme je ne suis pas très grande, la barre me nuisait beaucoup mais il faut ce qu’il faut. Me voilà installée tant bien que mal, tout de travers, la patte en dessous de barre et on part. Ça va bien. Je vais jusqu’au bout de la P’tite rue, puis traverse la rue principale et on file jusqu’à la Fonderie. Quel bonheur! Je vais lui montrer, moi, à papa, que je suis capa- ble. Je passe devant chez Jos-Louis, un restaurant où mon père joue aux cartes. Je regarde s’il me voit sans trop me rendre compte que me voilà aux quatre coins de rues et qu’une automobile arrive. C’est le taxi Proulx (le mari de Juliette, une ancienne servante que nous avons eue). Il ralentit.. je ralentis.. mais là, je ne sais plus comment arrêter. Comme ma position de travers ne m’aide pas,(il fallait freiner en appuyant vers l’arrière sur la pédale) je ne peux éviter l’auto et le frappe dans la porte arrière. Je tombe à plein ventre avec la bécane. Ti-Proux est tout énervé. Tout un tas de personnes se ramasse au coin de la rue et qu’est-ce que je vois parmi eux: PAPA!! Je n’ai aucun mal, mais mon orgueil en prend un coup car mon père ne me ménage pas. Je reviens donc à la maison avec d’un côté la bicyclette, et de l’autre papa qui est en furie. Faut ajouter que l’auto a une bosse et qu’il devra en assumer le coût de la réparation. Ça augmente la pression!!!! Ce fut donc ma première et dernière expérience avec la bicyclette de mes frères.

Les noces à Chicoutimi

Juillet 1951. On va aux noces à Chicoutimi. Régent se marie.
Et «on» exclut la personne qui parle. C'est tante Géralde qui s’est proposée pour faire le voyage. Elle avait une Studebaker verte et elle conduisait mal; c’était une vraie calamité sur la route. Donc, avec oncle Camille qui était assez gros, merci! (Il remplissait la banquette avant de la voiture.)
Il restait le banc arrière pour papa, maman, Marius et Gérald. Gaétan, Lelo et moi n’y sommes pas allés. J’étais allée me faire garder chez les Chouinard qui demeuraient à Lévis, à ce moment-là.
Gaétan, 
Régent, Claudette, Céline, Fernando
Gaétan, Régent, Claudette,
Céline, Fernando (1951)
Quant à mes deux frères, c’est madame Gagnon qui était sensée les surveiller. Selon Lelo, la famille Gagnon est partie au Lac des Plaines et ils sont restés seuls… Je ne me souviens pas si mes parents sont revenus le lendemain mais j’imagine que oui. Aux dires de maman, ce fut un beau mariage avec beaucoup de monde car du côté de Céline la famille est nombreuse. Régent et Céline ont fait leur voyage de noce à l’Île D’Orléans. Par la même occasion, ils ont été voir les Chûtes Montmorency et Ste-Anne de Beaupré. À cette époque, c’était un beau voyage. À leur retour, ils sont venus à L’Islet et ont passé quelques jours parmi nous. Maman était très fière de sa nouvelle bru. Huit mois plus tard, naissait prématurément mon premier neveu. Prénommé Guy, il est l’aîné de six autres enfants dont quatre garçons et deux filles. Nous avons fêté, en juillet 2001, leur cinquantième anniversaire de mariage. Il est bon de le souligner car de nos jours, les évènements de ce genre se font de plus en plus rares. Il faudra attendre encore quelques années avant de retourner aux noces. Yvon était encore à la recherche de l’âme sœur et les autres étaient encore aux études. Mais ça viendra...

Cinquième et sixième année

Je commençai donc ma cinquième année toujours à l’École Normale. Il faut dire que je n’aimais pas beaucoup cela. Partir en auto à tous les matins, ce n’était pas ma tasse de thé. De plus les religieuses étaient très sévères. Lelo continuait à l’École centrale et j’aurais mieux aimé être avec lui. Je ne sais pas si c’était une mode cette année-Là, mais Ti-Pierre, Pierre-Paul et plusieurs autres sont allés aussi au faubourg. Au moins, j’en connaissais quelques-uns. Nous avions des cours d’anglais, ce que je détestais royalement. Maman m’a fait prendre des cours de piano. On ne peut pas dire que j’étais très douée. Enfin,je ne trouvais rien de drôle à aller dans cette école. En sixième année, par contre, il y a eu plus d’action: J’ai marché au catéchisme. Je suis sûre que vous ne savez pas ce que c’est. Eh bien voilà: durant une période de deux mois, à tous les avant-midi, nous allions à la sacristie de l’église pour y suivre un cours de catéchisme en vue de notre communion solennelle,(aujourd’hui on dit profession de foi). La, tous les élèves de sixième année de toutes les écoles de L’Islet s’y rencontraient. De là à y faire de nouvelles connaissances, il n’y a qu’un pas. Et ce pas je l’ai franchi. Un beau jeune homme du même âge que moi et le tour est joué. Ti-Guy Leclerc! Beau brun avec des …yeux…/Woa! Il était bien plus intéressant que les cours de catéchisme. Un clin d’œil de sa part et j’en suis toute retournée. Un sourire et me voilà au septième ciel…mais pour mon grand malheur, ça n’a duré que le temps d’une rose. Très éphémère. Pour faire sa communion solennelle, il fallait savoir tout le catéchisme par cœur.(questions et réponses) et je me rappelle qu’il y en avait au-delà de quatre cent. Et avec les Sœurs, il fallait les savoir toutes. Quand le grand jour arrivait, les filles étions toutes en robes blanches( c’était Aurélie qui avait cousu la mienne).Les garçons en bleu marin et brassard blanc au bras. Mon Ti-Guy était le plus beau de tous ; j’espère qu’il pensait la même chose de son bord. Mais je ne l’ai jamais su. La barrière des villages existait. Lui demeurait au faubourg et moi à la station. Fin de mon premier roman d’amour.

Voyage à Sherbrooke

Durant le même été, tante Eugénie est venue faire sa visite annuelle avec sa marmaille. Oncle Benoît, son mari, et ses trois enfants: Bobby, Colette et Francine. Comme d’habitude, son auto est remplie de toute sorte de marchandise pour vendre durant son périple car elle fait le tour de la parenté jusqu’à Notre-Dame-du-Lac, où habitent des cousins proches et éloignés. Peu importe pour elle, en autant qu’elle vende ses "gugus" pour payer son voyage. Elle fabriquait des bijoux en coquillage: broches, boucles d’oreilles; elle faisait du cuir repoussé et ciselé (ce qui était très beau).Elle avait aussi une collection de bas de nylon et des sous-vêtements. Je suis sûre que maman aurait bien aimé avoir ne serait-ce qu’une paire de bas de nylon, mais Eugénie ne donnait rien; Elle vendait Point.! Quelle radine!!Et pourtant elle ne se gênait pas pour se faire recevoir et manger comme des c…..Or, oh surprise! Comme c’est l’année de ma communion solennelle, elle m’a donné un missel avec couverture en cuir ciselé avec mes initiales dessus. J’en étais toute retournée, si vous voyez ce que je veux dire. Qui plus est, elle me ramena à Sherbrooke avec eux. En famille nous sommes allés au cinéma en plein air. C’était une merveille car les ciné-parc n’existaient pas encore au Québec. Je pense que ça devait être du côté américain. Ils appelaient cela: Aller au «MOOVING». Tout était en anglais, je n’ai rien compris mais l’expérience en valait la peine. Je ne demeurai pas très longtemps chez-eux car elle me dompa chez le grand-père Morneau qui habitait à Bury et qui ne m'a pas reconnu, car il était très vieux et faisait de l’alzeimer. Vivaient aussi avec lui, Rosaire et Romuald, ses deux derniers fils et sa femme Célestine. J’ai pour oncle Romuald le coup de foudre. Il est d’une beauté à vous couper le souffle (et j’avais l’œil) et en plus il possède une auto (il fait du taxi). Il m’emmenait avec lui quand il était demandé pour une course. Oublié Ti-Guy! Je me vois déjà épouser Romuald. Au diable la parenté! Et je rêve... rêve... jusqu’au moment où on me reconduit chez Évelyne, sa sœur et aussi ma tante. J’apprends là, avec horreur que mon beau brummel est en amour avec une fille qui n’est pas... MOI. Mon Dieu que je suis pas chanceuse dans mes amours. Il ne reste plus qu’à l’oublier, quoi! Je ne me rappelle pas combien de temps je suis restée dans les Cantons de l’Est mais je me rappelle être revenue en autobus. C’était mon premier voyage seule. Et comme une grande, je suis débarquée à l’Auberge du faubourg et commandé un taxi pour me ramener à la maison. OUF. Quelle aventure!

Opération de papa (Hôpital de Montmagny)

L’été 1951 fut crucial pour la santé de papa. Depuis plusieurs années, mon père souffrait de maux d’estomac. C’était des ulcères très graves; il vomissait le sang et maman avait peur qu’il souffre de cancer. Il ne digérait plus rien et ne mangeait plus que des purées de bébé. Il était d’une maigreur à faire peur. D’aussi loin que je me souvienne, il a toujours été de médiocre santé. Ça faisait des années qu’il n’avait pas pris un vrai repas. Donc, le médecin prend les grands moyens et décide qu’il faut l’opérer. C’est le départ pour l’Hôpital de Montmagny.
Ce fut une très grosse opération car on lui a enlevé les 2/3 de l’estomac. Comme cet organe se rétrécit ou s’agrandit, il ne pouvait que s’agrandir.
Papa à Montmagny
de g. à dr. rangée 2: Fernando, Gérald, Marius, Régent,
rangée 1: Claudette, Jean-Baptiste(papa), Ernestine (maman), Gaétan, et Guy (premier enfant de Céline et Régent)
dans les bras de sa grand-maman.
Quelques jours plus tard, mon père a fait un banquet au steak haché, patates pilées et Jell-O pour dessert. Pour lui, c’était un festin. Il réapprenait à goûter aux aliments. Quel bonheur!! Nous étions tous heureux pour lui et aussi pour maman qui a bien eu peur de perdre son Jean. Régent et Céline sont venus le voir durant leurs vacances. Par la même occasion, ils nous ont présenté leur premier rejeton, en l’occurrence

Guy, il était tout petit et c’était pour moi une vrai merveille.

7ième et 8ième années scolaires

Et me voilà revenue à l’Ecole centrale pendant que Lelo est au Collège de l’Islet chez les Frères des Écoles-chrétiennes. J’y retrouve des professeures laïques féminins. Celle qui m'enseigne en septième année s’appelle Charlotte Poitras. On la surnomme «échalote» car elle porte son surnom à merveille. Elle est maigre comme un chicot. Et on dirait que sa voix cherche à faire oublier sa maigreur car elle crie assez fort qu’on ne peut pas la manquer.
Par ailleurs, on n’avait pas le choix d’apprendre car on risquait de devenir sourd avant la fin de l’année. Il fallait à tout prix passer le certificat de septième pour arriver dans la classe de Clara Caron pour se reposer les oreilles.
Cette dernière étant la directrice de toute l’école, elle était craint par tout le monde bien qu’elle n’élevait la voix que très rarement. C’était une très bonne institutrice. Avec elle, j’ai fait 8 et 9 ensemble, ce qui arrivait assez fréquemment car les matières se jumelaient. Je me souviens que lors de la visite de l’inspecteur, (il venait une fois par année pour vérifier la qualité de l’enseignement) elle m’avait fait réciter le poème de Victor Hugo: LA CONSCIENCE. Ouf! Trois pages... vous imaginez.
Aujourd’hui, je comprends pourquoi je n’ai plus de mémoire; je l’ai laissée lors de la visite de cet inspecteur. Parallèlement, je continuais mes cours de musique avec Gisèle Ouellet, un jeune fille de la paroisse très talentueuse. Avec elle j’ai fait des progrès car elle ne focussait pas uniquement sur la pause des mains et la tenue du dos comme les religieuses. Je pouvais choisir les pièces que je trouvais jolies. Malheureusement, j’ai toujours aimé mieux jouer à l’oreille, ce qui n’est pas très recommandé dans les études classiques. Enfin, j’ai passé mon diplôme supérieur avec elle. Aujourd’hui, j’ai peine à lire un morceau de musique... Maudite mémoire!!!

Durant l’hiver

Comme à chaque année, maman préparait ses fêtes en faisant de la nourriture pour une armée. Faut dire que l’armée, elle l’avait presque car c’était des hommes en devenir donc, ça mangeait pas à peu près. Cette période commençait le 23 décembre avec la recherche d’un arbre de Noël de plus en plus gros à chaque année à mesure que mes frères grandissaient. On se rendait au côteau (c’était entre l’Islet-Station et le faubourg) eh oui, je les accompagnais! Ça faisait parti du rituel. Et rendus à destination, environ un kilomètre de chez-nous, mes frères choisissaient un bel épinette et l’abattaient. Ne restait plus qu’à l’apporter et surtout à le rentrer dans la maison. Là, ça se compliquait. L’arbre, qu’on trouvait génial dans le champ avait grossi démesurément au retour. «DIEU DU CIEL» s’écriait maman en voyant arriver le trophée (elle avait quand même un petit sourire en coin). C’était un tour de force de le passer par la porte. Mais, rendu dans le salon, quelle merveille! Il prenait quasi la moitié de la pièce.
Puis commençait la décoration. Évidemment il fallait ajouter à chaque année de nouvelles boules et de nouvelles séries de lumières car il en manquait toujours vu la grosseur de l’arbre. Et il était de plus en plus beau et de plus en plus gros. Je me souviens, entre autre, d’une série de lumière qu’on appelait les bouilleuses car elles étaient faites un peu comme une chandelle et lorsqu’elles étaient allumées, il se formait des bulles qui montaient dans la chandelle. C’était très beau. Les bouilleuses
Les bouilleuses
Durant les vacances de fêtes, nous jouions aux cartes (au bluff, en particulier) Il y avait aussi le Canasta, un jeu qui faisait rager papa car il n’était pas trop bon perdant... La Dame de Pique, son sport favori, à longueur d’année où d’ailleurs il était un puissant adversaire, puis au MONOPOLY, jeu auquel Gérald était particulièrement chanceux. Il gagnait la plupart du temps. Ce qu’on ne savait pas, (et qu’on apprendra beaucoup plus tard) c’est qu’il se faisait une provision d’argent, et ce, depuis le début des vacances, qu’il traînait dans ses poches. Donc, amenez-en des amendes, il avait toujours assez d’argent pour les payer. Ratoureux, le Gérald!! On avait aussi des casses-tête à faire les jours plus tranquilles où il faisait trop froid pour sortir. Quelle belle période de ma vie. C’était bon d’être tous ensemble. Yvon qui travaillait à L’Islet-Métal, Marius, à la Fonderie, Gérald et Gaétan qui étaient là pour les vacances, Fernando et moi. Il ne manquait que Régent qui habitant à Chicoutimi, c’était assez risqué, en hiver, de faire le trajet par le parc. Ils venaient durant l’été. Une grande innovation pour Québec. C’est l’ouverture du premier carnaval. On en entend parler à la radio; on entend sa chanson thème:
  • CARNAVAL, MARDI GRAS, CARNAVAL,
  • À QUÉBEC, C’EST TOUT UN FESTIVAL
  • CARNAVAL, MARDI GRAS, CARNAVAL..
  • CHANTONS TOUS LE JOYEUX CARNAVAL.
C’est tout un événement. Le Soleil montre en première page des photos des duchesses et de la Reine dans toute leur splendeur, dans leur char allégorique. Puis il y a un concours de sculptures sur neige dans la rue Ste-Thérèse, de même qu’un palais de glace. Tout cela excite l’imagination de Lelo qui se lance dans la fabrication d’un magnifique canard derrière la maison. Ce dit canard est aussi haut que la moitié de notre maison. c’est une attraction pour toute la paroisse. Les gens qui travaillent à la Fonderie font un détour pour admirer le chef-d’œuvre de mon frère. J’imagine qu’on a dû mettre tous un peu la main à la pâte mais pour la finition, ça prenait un artiste. Et quand je parle d’artiste, Lelo était en passe de le devenir; il peindra, un an ou deux plus tard un magnifique cowboy et son cheval, dans le désert. Le tout, sur tout un mur de chambre au deuxième étage. Quand cette chambre fut enfin terminée et transformée en salle de séjour. Il y a quelques années, Yvon est retournée à cette maison, et a demandé au propriétaire si le dit cowboy était encore là et il semble que oui. Je suis surprise que Fernando ne sois pas plus curieux à ce sujet. Je trouve vraiment dommage qu’on n’ait pas une photo de cette dite peinture.

Incendie chez Nilus Leclerc (9 février 1951)

Cet hiver-là fut particulièrement froid. Et ce jour-là, dans les moins trente degrés Celcius, (à l’époque les degrés étaient en Farenheit). Durant l’avant-midi, on entend les sirènes d’alarme annonçant un feu. Fernando part aux nouvelles pour revenir en courant dire que c’est chez Nilus Leclerc. C’est une manufacture de métier à tisser qui Nilus Leclerc 1951
L'entreprise Nilus Leclerc en 1951
Maquette de la bâtisse telle que reconstruite après l'incendie.
emploie beaucoup de monde. Avec la Fonderie et Jos Poitras et Fils, ce sont les gros employeurs de la paroisse. A L’Islet, il n’y avait pas de pompiers attitrés. Donc toute la population se mobilise. Les employés de la Fonderie sont réquisitionnés pour aller lutter contre les éléments des- tructeurs. Comme cette indus- trie existe depuis plus d’ une cinquante d’années, elle est faite toute de bois. Dans mon souvenir, c’était une magnifi- que bâtisse grise avec une tourelle à l’avant toute en vitrine. Elle se trouve située, je dirais, au centre du village sur la rue principale, donc en face du magasin général de Madame Lord.
Cette dernière fait de son mieux pour servir du café chaud aux pompiers qui sont congelés. Il vente très fort, ce qui n’aide pas. Les pompiers volontaires se relaient pour la corvée. Marius arrive à la maison comme un glaçon. Il ressemble à un astronaute car il peut à peine bouger tant il est gelé. On pouvait faire tenir ses vêtements debout. Le feu a duré une partie de la journée et a rasé presque tout. Seule, une partie des entrepôt de bois qui se trouvait plus à l’écart, a été épargné. Plus tard, on a reconstruit, et cette fois-ci, en brique. La compagnie existe toujours et continue à fabriquer des métiers qu’ils exportent aux quatre coins du monde.

Souvenirs d'été

Initiation aux armes à feu

Régent et Céline
Régent et Céline (1951)
Régent s’était acheté une carabine et avait initié son épouse Céline et ses jeunes frères au maniement des armes à feu.
Suite à cela, Marius a fait l'acquisition d’une carabine à plomb et en a profité pour envoyer des plombs dans les vitres des Bouchard, nos voisins. Ce qu’il n’ont pas apprécié car, semble-t-il que
Régent au tir à la carabine
Fernando, Gaétan, Régent et Marius,
et notre petite chienne "Bessé"
l’un de ses plombs s’est logé sous un œil de Pierre-Paul… Est-ce vrai???
Je ne saurais le dire, mais ça aurait un certain bon sens. Il faudrait sans doute le demander à Marius…

Construction de l'aqueduc

Durant cette période, Gérald faisait son cours classique au Collège Ste-Anne, et pendant l’été il travaillait pour la voirie (aujourd’hui, on dit le Ministère des Transports) ça paraît mieux. Il gagnait ainsi des sous pour aider à payer ses études. Il creusait des tranchées pour passer le système d’aqueduc dans la paroisse; je suppose qu’il avait eu cet emploi d’été par le député du temps. On appelait cela de la protection (du patronage). Maman espérait bien avoir son prêtre dans la famille. Dans le temps, chaque famille qui faisait instruire ses enfants (et ce n’était pas fréquent) souhaitait avoir un prêtre ou un médecin. C’était le summum de la gloire. Les parrain et marraine de Gérald, M.et Mme Bonenfant aidaient aussi financièrement pour les études de leur filleul; et eux aussi, j’imagine, souhaitaient la même chose car c’était un honneur que d’aider un futur ministre de Dieu. Ils étaient très religieux, surtout elle. Donc, quelle déconfiture lorsqu’on apprit que Gérald se dirigeait vers le Génie Civil. Les gens ne savaient même pas ce que c’était.. (moi aussi par la même occasion). Je me souviens que maman l’a annoncé en pleurant à M.et Mme Bonenfant Si ces derniers ont été déçus, Gérald travaillant à l'aqueduc de L'Islet
Gérald travaillant à l'aqueduc de L'Islet
ils ont quand même eu la décence de ne rien laisser voir. Là, l'on se rend compte aujourd’hui combien il y a dû y avoir des vocations forcées parce que les parents mettaient beaucoup de pression chez leurs enfants en leur montrant «tous les sacrifices qu’ils faisaient pour leur instruction». Aujourd’hui, avec le recul, je trouve que Gérald a été très courageux et que ça a dû être très dur pour lui aussi d’avoir à affronter la déception qu’a engendré cette décision. Il faut dire que, la couleuvre avalée, mes parents étaient très fiers de leurs fils, tous tant qu’ils sont.

La chaleur et le bruit

L’été, maman avait beaucoup de mal à supporter la chaleur. Dès que le soleil se pointait, toutes les fenêtres se fermaient et les toiles se baissaient pour empêcher la chaleur d’entrer dans la maison. Pas de cuisson, non plus. Malgré cela, Maman suait à grosses gouttes car son poids excédait de beaucoup son poids santé. Je dirais, sans manquer de respect à son souvenir, qu’elle avoisinait les 200 livres. Elle se chargeait de faire un pique-nique maison: bananes et tomates étaient au menu pour faire des sandwiches. Des recettes que j’aimais beaucoup car ce n’était pas souvent que l’on en mangeaient. Vers le soir, la chaleur étant rentrée au cours de la journée, c’était un four pour dormir, l’air climatisé n’étant pas encore à la mode.
Je ne sais pas si j’ai mentionné que notre maison se situait tout près de la voie ferrée; il n’y a pas que la chaleur qui nous empêchait de dormir; le train de nuit passait en faisant un bruit d’enfer et claironnait juste devant la maison. On vivait un vrai tremblement de terre à chaque nuit et tout vibrait dans la maison. Les gars avaient dit à Francine que les lits se promenaient dans les chambres13 lors du passage du train. Faut quand même pas exagérer, n’est ce pas?

P’tit baril

Corset Spencer
Corset Spencer
Marius avait le don d’affubler tout le monde d’un surnom et cela en était un, parmi tant d’autres qu’il m’a attribuée. Je suppose que mon corps changeait comme toute adolescente que se respecte, sauf que moi, il élargissait..., d’où le joli sobriquet de P’tit Baril. Comme je commençais sans doute à rouler, maman a décidé de me faire porter un corset. Mais pas n’importe lequel corset: un corset sur mesure, s’il vous plaît!! Et voilà la corsetière de la maison SPENCER qui se pointe à la maison pour prendre mes mesures. Pour me faire une taille, disait-elle?
Ça va pour la taille, mais pour ce qui est du prix on parlait de 35,00$, ce qui, à cette époque était une fortune. Mais à sa décharge, je dirais qu’il a duré sûrement un bon quatre ans.

Ma première permanente

Et ce n’est pas tout, comme il faut souffrir pour être belle, et maman avait en tête que je le sois, à ce qu’il me semble, elle a décidé de me faire donner une permanente. Ma première, celle que je me rappellerai tout au long de ma vie. C’était un gros casque avec plein de gros fils rattachés à des genres de bigoudis. (J’ai recherché un site sur le musée de la coiffure et j’ai trouvé cette photo que l'on appelle: «Appareil pour indéfrisable à chaud»15 pour que vous puissiez comprendre le principe.) Le hic, c’était que ça pouvait vous brûler la tête.
Il faut me croire que j’ai vraiment expérimenté cela. Je ressemblais à un mouton. Mais, j’imagine que je devais être jolie, puisque j’avais souffert.
Appareil pour indéfrisable à chaud
Appareil pour indéfrisable à chaud
Mais au diable la beauté!! J’ai «rué dans les brancards»16 et par la suite, j’ai gardé les cheveux courts.

L’encyclopédie

Papa (ou maman) avait fait l’acquisition de la série «l’Encyclopédie de la jeunesse» de même que «Pays et Nations»; séries vendues pas des vendeurs itinérants.. Quel bonheur!
Je crois que c’est avec ces livres que le goût de lire s’est éveillé en moi. J’y ai lu tous les contes de Perrault. et surtout les ai racontés à tous les endroits où j’ai gardé. L’auditoire se tenait sur le coin de leur chaise, tant mon talent de conteuse réveillait leur imagination. Faut dire aussi que la mienne était débridée et que je forgeais à mesure que l’intérêt baissait. C’est aussi vers cette période que maman m’a initiée à la bibliothèque. Chaque dimanche matin après la messe, nous allions à la sacristie pour un choix de livres. Évidemment, ce n’était pas nos grosses bibliothèques comme on connaît de nos jours, mais il y avait de quoi se mettre sous la dent. J’ai donc lu a peu près tous les romans à l’eau de rose de Delly, Magali et bien d’autres. Je suis devenue une accro de lecture comme on peut devenir accro de danse ou autre chose. Le dimanche, le jour du Seigneur était observé à la lettre: on lisait. De toute façon, le déjeuner-dîner était pratiquement toujours le même: Papa avait fait cuire des fèves au lard durant la nuit. C’était sa contribution de la semaine en gastronomie et ses «beans» étaient très bonnes, ce n’était pas un sacrifice pour nous d’en manger.

Le mois de Marie

Mai amenait avec lui, le mois de Marie. Durant tout le mois de mai, chaque soir, il y avait un temps de prière et de chants à l’église. ( À L’Islet Station, c’était une chapelle), qui durait environ ½ heure. La première résolution, au début de ce mois, était de ne pas manquer une seule fois de s’y rendre. Et quoi de mieux pour tenir, que de faire partie de la chorale de la paroisse. J’y ai donc adhéré. Les pratiques se faisaient au jubé et tout allait bien jusqu’au jour où on m’a demandé de chanter: SALUT Ô VIERGE DE BEAUTÉ, AVE MARIA. L’orgue entame la musique, puis j’entame le couplet avec ardeur. Mais, par malheur, aucun son ne sort de ma gorge. J’ai beau m’époumoner, rien à faire, dur, dur pour mon orgueil! Le trac des artistes! Finie ma carrière de cantatrice. Fini le chant solo. On doit se contenter de rester dans l’anonymat. Dur, dur aussi pour la résolution car les raisons pour ne pas aller au mois de Marie s’accumulent à mesure que le mois avance. Trop chaud! Trop froid! Il pleut! Bref, les mêmes raisons qui nous viennent à l’esprit lorsqu’on ne veut pas faire quelque chose.

Cours de couture et autres

Artistiquement, maman n’avait aucun talent bien qu’elle ait toute la meilleure volonté du monde. Elle m’a initié au tricot, à la broderie, à la couture. Je dis bien «initié» car ça n’allait pas plus loin que le cours 101.Va pour le reprisage à la machine à coudre mais pour ce qui est de vêtement, c’était une autre paire de manche. C’était toujours madame Gagnon qui faisait sa couture Donc, maman me montre donc à faire des bobettes pour notre nouveau venu dans la famille, en l’occurrence, Guy.
Machine à coudre  Singer
Machine à coudre "Singer"
Voici une photo presque identique de notre moulin à coudre à pédale. Ça demandait de la coordination pour faire aller la pédale et guider le tissu. Maman taille les bobettes que j’étais sensée coudre. Ce ne fut pas un succès et maman s’est permis de rire des talents de couture de sa fille en allant montrer à sa couturière mon chef d’œuvre. Je n’étais pas très contente et je n’ai plus touché à la couture avant une couple d’années plus tard, lorsqu’une machine à coudre électrique a fait son apparition dans la maison. C’est avec Lise Chouinard, venu nous rendre visite quelques jours, que j’ai vraiment appris comment me servir de cet engin avec satisfaction. Lise faisait même ses patrons, et était très habile en couture. Pour ce qui est de la broderie, ma mère n’était pas trop pire. Je m’en suis rendue compte lorsque ce fut le moment de remettre un travail à l’école normale, en sixième année, nous avions un cours d’enseignement ménager. Donc nous devions faire des travaux à l’aiguille, ces dits travaux se retrouvant présentés à une exposition à chaque fin d’année. Nous avions un certain temps pour les faire. Mon premier chef-d’œuvre serait une nappe aux points de croix. Il y avait un dessin à chaque coin et un autre au milieu. J’avais trois mois pour compléter le morceau. Et je les ai pris ces trois mois et même plus, n’ayant pas «flawsé» plus d’un coin, car on «flawsait» dans le temps, on ne brodait pas. Comme la nappe n’avançait pas, la religieuse me relançait à tous les cours (une fois par semaine) pour que je la finisse pour l’exposition. Il y avait même de ces jours où je me levais «malade» pour ne pas aller au cours d’enseignement ménager. J’haïssais faire de la broderie. Les autres achevaient, pendant que mon travail faisait du sur-place; maman est donc venue à la rescousse de sa fille. C’est elle qui a terminé le tout et la nappe a été présentée à l’exposition comme étant MON travail. Je dois dire que je ne m’en suis pas vantée, sachant que ma participation y était très minime.

Séjour à Rimouski

Je ne sais pas par quel hasard, je me suis retrouvée à Rimouski pour faire ma dixième année. Est-ce une idée de tante Géralde ou de mes parents? Là, je demeure perplexe. Donc, tout ce que je sais c’est que, en ce début de septembre, me voilà, à quatorze ans, dans le train pour Rimouski. Avec ma valise, contenant le costume gris qui sera de mise au couvent des Sœurs de la Charité où je ferai mon année scolaire. Il était entendu que je coucherais dans la chambre de Rolande, la belle-fille de ma tante. Cette dernière avait marié un veuf avec deux enfants. Rolande et Lionel avaient dans la trentaine, Une fille, nommée Camilla (Mimi) est née de ce mariage. Cette dernière habitait à l’étage avec son mari, Bernard Lacoursière. À première vue, je n’avais pas d’objection à coucher avec Rolande, bien que je ne me rappelais pas d’elle, l’ayant vue très jeune.
Quelle ne fut pas ma surprise de constater que les appartements de Rolande se trouvaient dans la cave ? Et je dis bien CAVE, car le sous-sol n’était pas fini. C’était sur le ciment, planchers et murs. Les tuyaux passaient au plafond, de même que les fils électriques. La seule chose qui permettait de dire que c’était un chambre était une séparation avec un porte. Un lit, un bureau (qu’elle devait partager avec moi), un divan-lit, sur lequel je couchais. Je dois dire que ce n’était pas ce à quoi je m’attendais, mais enfin de compte, ce n’était que pour coucher. Je savais que les relations belle-mère belle-fille n’étaient pas au beau fixe. Tout était cause de discorde et l’oncle Camille était pris en otage dans tout cela. L’ambiance familiale n’était pas de tout repos. «Heureusement, me disais-je, je passerai mes journées à l’école».
L’oncle Camille était presque aveugle; mais, malgré son handicap, c’était un bon vivant; il aimait rire et avait un sens de l’humour décapant. Il se moquait des sautes d’humeur de ses femmes comme il disait. A cause de sa vue, il ne pouvait pas lire son journal. Ce fut donc moi qui lui fit la lecture à tous les jours. (Je me demande qui le faisait avant que j’arrive…) Il appréciait surtout la page boursière car il avait des actions diversifiées. A l’époque, je ne savais pas trop ce que cela signifiait et je trouvais pas mal monotone tous ces chiffres. De même, il allait à la banque et au retour, me demandait de lui dire les entrées et les sorties dans ses livrets. Joli magot! C’était un homme facile et agréable à vivre. Je l’aimais beaucoup. Lui rendre service me faisait plaisir. Je garde un souvenir très agréable de l’oncle Camille, de même aussi de Mimi.
Camille Bérubé
Camille Bérubé

Mimi était une jeune mariée de l’année. Elle avait une jolie petite fille du nom de Josée, que son grand-père adorait C’était un rayon de soleil dans sa journée lorsque sa fille descendait avec le bébé. Tout comme Rolande, je ne connaissais pour ainsi dire pas Mimi. Pour moi, elle n’était pas de «notre monde». Les classes sociales étant beaucoup plus présentes dans le temps. Tante Géralde faisait partie de la Haute. On peut dire sans se tromper, qu’elle était «snob». Pas à peu près. Je me rappelle entre autres, des parties de bridge où le gratin de Rimouski se réunissaient chez les Bérubé et où la langue française était dans son plus bel élément. Que de recherche dans les phrases, ma chère; la langue devait leur faire mal à la fin de la soirée tellement elle devait se contorsionner; c’était une vrai farce. Je craignais donc ces premières rencontres avec mes cousines; mais non! De deux filles inconnues, Mimi et moi, nous sommes devenues des amies qui partageaient des loisirs en commun. Nous avions des fous rires qui laissaient mon oncle perplexe, mais qui agrémentaient notre quotidien. J’étais beaucoup plus proche de Mimi que de tante Géralde ou Rolande. Ces deux dernières ne manquant pas une occasion pour me mêler à leurs différents. Dès quelles se rencontraient dans la maison, il y en avait une qui ouvrait les hostilités et le bal repartait. C’était l’enfer. Dès que j’arrivais dans la chambre, Rolande recommençait ses doléances. Si bien que j’ai demandé à tante Géralde de me faire un autre coin. Être seule et surtout pour ne pas avoir à prendre partie. Chose demandée, chose accordée. On met donc un paravent devant les laveuses-sécheuses, un autre vis à vis de l’escalier. Un lit pliant confortable et un bureau avec lampe de chevet.
C’est mon domaine à moi.
Mes premières journées de classe ont été ardues. Je ne connaissais personne et étant gênée, j’ai eu beaucoup de mal à me faire des amies. Je dois même dire que je ne m’en suis pas fait. Je détestais ce costume qu’il fallait mettre et qui nous faisait paraître des vieille fille, d’autant plus que maman m’avait acheté des souliers lacés à talon, ça ressemblait à des souliers de religieuses. J’ai même vu deux filles qui montraient du doigts mes beaux souliers en riant. N’enayant pas d’autres, il fallait bien que je les porte. J’ai donc décidé que c’était toute une gang de snob. Et je les ai mises toutes dans le même moule, donc pas d’amie. Mais à quatorze ans, loin de chez-soi, dans une atmosphère quelconque, sans amis, c’est dur pour le moral. La seule façon de contrer l’ennui, c’est d’étudier, mais je n’arrivais pas à me concentrer. Le premier bulletin fut catastrophique; des notes que je n’avais jamais eues. Pour sûr que les parents ne seraient pas contents. Et moi, donc! Il fallait que je me rattrape, coûte que coûte. J’avais des violents maux de tête, ce qui fit dire à tante Géralde qu’il me fallait des lunettes. On va donc chez l’optométriste et on en ressort avec une paire. (Évidemment, je suis persuadée que je n’en avais pas besoin.) Ces maux de tête m’amenaient jusqu’aux vomissements. Je repris donc la fin du trimestre en étudiant du mieux que je pouvais et les résultats furent enfin là. J’ai un beau bulletin. Sur toutes les matières, mes notes ont fait un bond. Mais à la remise des bulletins, je reçois toute une brique. La religieuse qui nous enseignait nous dit:

«Celles qui ont augmenté leurs notes de façon significative n’ont pas à se glorifier; il y a eu tricherie et à leur place, je ne m’en vanterais pas».

J’avais déjà montré mon beau bulletin à mes voisines de pupitre. Voyez donc dans quel pétrin je me trouvais sans être coupable. On me regardait de travers et je savais bien ce qu’on pensait De plus je n’ai pas osé aller voir la religieuse pour lui dire que je ne faisais pas partie de cette tricherie, donc je n’ai jamais su si elle me cataloguait avec les autres. Lorsque j’ai présenté mon bulletin à mes parents, toute fierté avait laissé place à un écœurement aigu de Rimouski. Et pourtant, je ne leur ai pas raconté cette histoire de tricherie à ce moment-là, Je n’avais plus qu’un désir, revenir chez-nous. Ce qui fait que mon état de santé s’est détérioré jusqu’à faire un début de dépression. Je pleurais pour tout et rien, bref, mon moral était au plus bas. Maman s’en est rendue compte et a donc décidé que je ne retournerais pas dans le Bas du fleuve après les fêtes. Ce fut pour moi un tel soulagement, il n’y a qu’une mère pour deviner ce qui se passe dans le cœur de ses enfants. Et Maman l’a vu, sans que je devine moi-même ce qui se passait en moi. Ce séjour à Rimouski m’a laissé un goût très amer.

De retour chez-moi

Me voilà revenue avec les miens. Mon petit monde à moi. C’est probablement vers cette période que Lelo s’est institué metteur en scène, producteur, costumier, et j’en passe, d’une pièce de théâtre appelée: «Le secret de la confession». Nous avions déjà fait cette pièce quelques années plus tôt, sous la direction de Claude Lachance. Mon frère avait décidé de la produire à sa façon. Ce fut toute une aventure. Et surtout, n’ayant pas délégué les tâches, il était inévitable qu’il y ait des impondérables. Comment je me suis retrouvée là ? Je ne sais pas. Toujours est-il que c’est moi qui faisait la présentation. La pièce se jouait au sous-sol de l’école centrale. Il y avait une estrade et on avait mis des draps qui servaient de rideaux. On travaillait avec les moyens du bord. L’important était la pièce et Lelo avait mis toute son imagination sur les décors et les costumes. Comme l’histoire se passait au Moyen-âge, il fallait que ces dits costumes et décors soient d’époque. Les costumes étaient de papier crêpé et les soldats en jupette avaient un charme fou. On avait apporté de chez-nous la causeuse en bois et cuir qu’il y avait dans le salon pour faire le trône du roi. Ça allait. Il y avait une muraille en carton qui constituait l’arrière plan du décor. L’ensemble était parfait. Enfin, à ce qu’il nous semblait. Tout s’est très bien déroulé et le public (la salle était pleine) était enthousiasmé devant ce chef-d’œuvre. Mais le hic est arrivé à la fin du troisième acte, pour la finale. Les répétitions s’étaient bien déroulées, avec les costumes et tout; et pourtant un oubli important s’est glissé. Je reviens donc à cette finale; la scène représentait le roi à l’article de la mort dans son lit entouré de sa cour. Malheureusement, notre producteur- décorateur- costumier- metteur en scène n’avait pas pensé au lit de notre vénérable monarque. Qu’est ce qu’on fait? Pas le temps d’en fabriquer un. On décide donc de se servir du trône et d’y coucher notre roi. Évidemment, la causeuse est trop courte et les pieds dépassent d’au moins une dizaine de pouces. Mais au moins, il est couché. Le rideau s’ouvre et un rire général éclate, avec raison. Nous même trouvions la situation grotesque. Pauvre roi se mourant sur un causeuse. Lelo était mortifié. Mais la pièce s’est quand même bien terminé et les spectateurs étaient enchantés de leur soirée. De l’avis de tous, ce fut un succès. Mais ce fut aussi la dernière production de Lelo. Son ego en avait pris un coup, cette fois-là.
Par ailleurs, les talents artistiques de mon frère se sont tournés vers la peinture. Il avait beaucoup de dessin et c’était son hobby durant les cours à l’école. La chambre principale au deuxième étage étant terminée, il a peint un magnifique cow-boy avec sa monture dans le désert. Il fait ses couleurs avec de la peinture à l’huile que nous avions à la maison, c’était un petit chef-d’œuvre. Il serait intéressant de revoir cette peinture. Je crois que l’un de mes frères l’a en photo, mais pas terminée.

Madame Gagnon(Aurélie) et son monde

Je me dois de parler de cette famille parce qu’elle me rappelle toutes sortes de souvenirs de mes treize à quinze ans.

Tante Tini

Tante Tini de son vrai nom, Eugénie Gaudreault, était la tante d’Aurélie. Devenue veuve, elle a vendue sa maison et est venue demeurer chez les Gagnon. Bientôt atteinte d’un cancer, c’est Aurélie qui en a pris soin jusqu’à sa mort. Cette personne a souffert le martyr. Sa chambre se situait tout à fait à l’arrière de la maison et on l’entendait ses plaintes dès qu’on ouvrait la porte. De plus l’odeur qui se dégageait dans la maisonnée était repoussante. Elle pourrissait littéralement. Jamais je n’ai entendu madame Gagnon dire un seul mot soit qu’elle était fatiguée, soit tannée ou autre. Pour contrer l’odeur pendant qu’elle lui prodiguait les soins, elle prisait. (Se mettait du tabac dans les narines.) Maman se faisait un devoir d’aller rendre visite à la malade dans sa chambre toutes les fois qu’elle se rendait chez sa voisine. Quelquefois, j’y allais avec elle, mais j’avais hâte que la visite se termine car elle faisait tellement pitié et l’odeur…..

Thérèse

C’était l’aînée de la famille Gagnon, qui comptait cinq enfants. Elle avait épousé un dénommé Gilbert Lacasse, employé des chemins de fer. Il travaillait à la gare. Peut-on dire que ce n’était pas une beauté: maman disait qu’il était laid comme un derrière de vache. Maman avait toujours de ces expressions bien à elle. Enfin! Disons que l’amour est aveugle. Suite au transfert, après son mariage, elle demeurait en Abitibi, et elle avait eu trois enfants coup sur coup. Ce qui fait qu’elle en avait plein son capot et que sa résistance mentale en prenait pour son rhume. Donc, cet automne-là, elle s’amena avec ses deux plus vieux et le troisième en route, près d’accoucher. Ce qui arriva quelques jours plus tard. Madame Gagnon fut donc prise avec une grande malade, cancéreuse, qui nécessitait des soins particuliers, un fille qui vient d’accoucher et de surcroît, dépressive, et installée à la maison pour un temps indéterminé avec trois enfants en bas âge dont, un naissant. De plus, sa clientèle était toujours là qui demande. Elle était débordée. Et il ne fallait pas compter sur Thérèse pour donner un coup de main. Elle ne s’occupait pas du tout des enfants; la maison s’en ressentait, d’autant plus qu’Aurélie entreprit d’habiller ses petits-fils pour la saison d’hiver.
Vers octobre, Thérèse, se sentant mieux, est repartie avec ses deux plus vieux et a laissé derrière elle son bébé, prénommé Sylvain. Un amour de bébé! Que je pris en affection! Je ne manquais pas une occasion de le prendre et de le cajoler. C’était comme s’il m’appartenait, il est demeuré chez ses grands-parents jusqu’à un an. Thérèse ne voyant pas la nécessité de le ramener avec ses frères pour la bonne raison qu’elle fut de nouveau enceinte et qu’elle revint chez ses parents passer sa nouvelle grossesse. Toujours avec ses deux plus vieux. On est mère ou on ne l’est pas. Madame Gagnon l’était à temps plein. Et on rhabille les petits-enfants pour l’automne et l’hiver parce que Madame Gagnon cousait beaucoup dans du vieux, mais avait un défaut; les vêtements ne faisaient pas deux ans; elle les faisaient juste. Je dois donner à Thérèse une chose: au moins, elle défaisait les vêtements usagés qui servait à en confectionner pour ses enfants. Imaginez les fils qui traînaient dans toute la maison. C’était le bordel.
Le soir, la toilette des petits se faisait au plus vite pour enfin les coucher et c’était l’heure de repos pour tous.

Céline

L’avant-dernière de la famille. Elle avait fait son cours commercial au couvent de Ste-Anne-de-la-Pocatière (aujourd’hui, La Pocatière). Je me souviens que nous embarquions avec eux lorsqu’ils allaient voir Céline, le dimanche. A cette occasion, nous allions voir Gérald qui faisait son cours classique au Collège. Je me rappelle que Gérald nous emmenait voir le musée (était-ce un musée?) où il y avait des animaux empaillés. J’étais fascinée par toutes ces bêtes. La visite coïncidait avec la poche de linge propre que maman apportait et la poche de linge sale qu’il fallait rapporter pour laver. C’est vers cette période que maman m’a montré à empeser et repasser les chemises blanches. J’ai compris alors pourquoi. C’était toute une tâche.. D’autant plus que maman empesait tout ce qui pouvait être empesé. Elle disait que ça se salissait moins vite. Toutefois, je ne détestais pas cela. Je reviens donc à Céline qui s’était découvert une vocation religieuse. Elle se préparait pour entrer au noviciat des Sœurs de la Charité. Il fallait donc lui préparer un trousseau. Et on repart dans la couture à qui mieux-mieux. Au moins, une de moins à caser! Je me demande où elle a trouvé sa vocation car ce n’était pas Aurélie et compagnie qui étaient très religieux. Par contre, je pense, avec le recul, qu’ils pratiquaient mieux que quiconque par l’amour qu’ils prodiguaient bien à leur façon. Ils étaient très généreux et ne mangeaient pas leur prochain.

Dorothée

Que dire de Dorothée, si ce n’est que la copie conforme de sa mère quant au caractère. Mal engueulée, directe. Avec une peur morbide de rester sur le carreau. Malheureusement, cela s’est produit. Toujours à cette période, elle travaillait à la boulangerie Fortin, du côté de la pâtisserie. Suite à une opération, je ne me rappelle plus laquelle, elle s’est mise à engraisser de façon vertigineuse, si bien que tous ses vêtements ne lui faisaient plus et qu’il a fallu lui faire une nouvelle garde-robe. Elle avait un penchant pour Yvon, mon frère; penchant qui n’était pas réciproque. Donc notre Dorothée s’est rabattu sur Bertrand Gagnon, qui n’était pas plus beau que Gilbert, son beau-frère. Combien de temps sont-ils sortis ensemble, je ne saurais dire, mais Bertrand a disparu de la circulation et les rêves de mariage de Dorothée sont partis en fumée lorsqu’elle a appris les fiançailles de ce dernier. Je ne sais pour quelle raison, elle a dû quitter son emploi. C’est donc elle qui prit la relève pour seconder Aurélie dans sa lourde tâche. Mais l’idée du mariage ne se passait pas. Aussi, lorsque Antonio, son père allait prendre des commandes ou faisait des livraisons, elle s’arrangeait toujours pour l’accompagner dans le but de découvrir la perle rare. Dès qu’un gars lui parlait, elle se faisait des romans à l’eau de rose et se voyait déjà au pied de l’autel. Ce n’était pas bien méchant, mais plutôt triste. Un monsieur Marcheterre d'Amqui était dans mire. Et maman allait faire partie du programme; j’en parlerai plus tard.

Jean

Il était le premier garçon de cette noble famille. Il était menuisier comme son père. Son âge était sensiblement le même qu’Yvon car je me rappelle qu’ils jeunessaient ensemble à Montmagny. Avec quelques autres, ils louaient un taxi et allaient veiller. Jean avait une blonde du nom de Jeannette. Très grande, elle le dépassait. C’était un maîtresse-femme. Ils se sont mariés et demeuraient au- dessus des beaux-parents. Jeannette avait ses opinions bien à elle. Aussi, quand elle a eu le malheur de dire à Aurélie que Thérèse pouvait calmer ses ardeurs, et que son mari pourrait mettre un nœud dedans, de temps à autre Aurélie a grimpé dans les rideaux; Dorothée avec. On lui a dit de commencer par faire un p’tit et après on en reparlera. Le p’tit est arrivé. Ça a bouché nos deux commères; mais quand Jeannette a fait la remarque que Thérèse pourrait se grouiller le C… pour aider, Aurélie a eu le feu à la même place. Les gros mots ont fusé si bien que Jean, pour avoir la paix, s’est construit une maison à l’autre bout du village. Comme madame Gagnon n’était pas rancunière, la paix s’est faite. Quant à Jeannette, Sa façon de limiter les naissances a pris le bord lorsque le Curé Raymond est arrivé dans la paroisse. La croissance démographique est montée en flèche, à L’Islet. Notre bon curé surveillait ses ouailles et veillait à ce qu’il n’y ait pas trop de différence d’âge entre les enfants d’une même famille. Toujours que Jean s’est mis à l’œuvre avec ardeur (quatre autres enfants sont nés à intervalle régulier) au grand dam de Jeannette et à la satisfaction de sa belle-mère. Petite vengeance appréciée.

Pierre

Alias Ti-Pierre. Par chez-nous, il y avait beaucoup de Ti; Ti-Pierre, Ti-Paul, Ti-Louis, etc. Pierre était le Bâton doré d’Aurélie. C’était aussi le dernier. Gâté comme pas deux. Sans aucune éducation. À l’école, il n'était pas une très grande lumière. Mais, pour Aurélie, c’était un phénix. Pierre était de mon âge. Comme j’allais presque à tous les jours chez eux avec maman, un plus un fait deux, je pense que Mme Gagnon voyait cela d’un bon œil vis-à-vis de son fils bien-aimé. Ado, Pierre était boutonneux; la figure pleine d’acné; il n’était pas très ragoûtant. Sans aucun doute, sa mère le trouvait beau et plein d’esprit; mais ce n’était pas mon cas. Aussi lorsqu’un jour, Pierre m’invita pour aller au cinéma avec lui, un dimanche après-midi, j’ai refusé, prétextant je ne sais quoi. Aurélie était montée aux barricades, je vous assure que je me suis fait parler dans le portrait lorsque je suis retournée chez elle. «Y t’aurait pas mangée» qu’elle me dit. Son Pierre avait essuyé un refus. Elle devait donc faire une croix sur cette future brue. Maman avait le fou rire. Mais pas question qu’elle ajoute un mot, notre voisine étant dans tous ses états. Cette famille a fait partie de mon enfance, mon adolescence et même une partie de ma vie d’adulte jusqu’à ce qu’ils déménagent à Beloeil où ils entreprirent une nouvelle vie après leur faillite. C’est pour cette raison que je me suis attardée sur chacun des membres. J’avais beaucoup d’affection pour chacun d’eux.

Maman, tireuse de cartes

Vous ai-je parlé des talents de diseuse de bonne aventure de maman? Enfin, pour ceux et celles qui voulaient bien la croire. Parce qu’elle inventait à mesure que la personne réagissait négativement ou positivement. Les personnes qui y croyaient le plus étaient M.. et Mme Gagnon de même que Dorothée, leur fille. (C’était d’ailleurs ses seuls clients.) M. Gagnon, le mari d’Aurélie, pour vous situer, avait hérité de son père une boutique de menuiserie qui se spécialisait surtout dans la fabrication de bancs d’église.
«Straight»
Ils faisaient un vie de pacha, sans budget. Si bien qu’au bout de quelques années, et pas beaucoup d’années, il fit faillite. Nous avions pris l’habitude, maman et moi, de nous rendre presque à tous les soirs chez eux. Et la première chose qui arrivait sur la table, c’était le jeu de carte pour connaître l’avenir. L’avenir de la boutique, l’avenir de leur fille Thérèse, l’avenir de Dorothée (jeune fille prolongée) enfin, tout ce que se rapportait de près à leur monde. Toujours est-il que maman s’est instituée tireuse de cartes17!!!

À suivre....

 

Mémoires de Claudette - Notes explicatives

  1. L'oncle Denis: Le nom de Denis lui a été donné lors de son séjour aux États-Unis, car son nom Wilfrid se prononçait mal en anglais. Certains d'entre nous l'ont toujours nommé ainsi, cela faisait sourire les enfants de Wilfrid et d'Hélène.
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  3. Roland national: Il s'agit de Roland Bouchard notre voisin du côté Est. Retour au texte

  4. Free: Voyager par train gratuitement en raison de l'âge.
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  6. Grigner: Expression de ma mère signifiant rire sans pouvoir s’arrêter.
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  8. La chanson «L'anneau d'argent»: Cette dernière a été chantée lors de leur 50ème anniversaire de mariage en 1978.
  9.  Pour écouter cette chanson CLIQUEZ ICI  ou  Retour au texte

  10. Visite paroissiale: Visite du curé, une fois par année, où il nous donnait sa bénédiction et aussi probablement voir si les parents faisaient leur devoir de chrétiens : avoir des petits à tous les ans.
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  12. Lelo: surnom donné à Fernando dans son enfance et son adolescence et qui l'a suivi jusqu'au Devoir.
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  14. Capine: Expression qui veut dire chapeau.
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  16. Les plus vieux de la famille: Régent, Yvon, Gérald, Marius et Gaétan étaient pensionnaires durant l'année au collège.
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  18. La tuberculose était une maladie courante à cette époque, et souvent mortelle.
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  20. Le cours classique est l’équivalent du secondaire et du Cégep de nos jours.
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  22. La maison d'Élisa Bernier où nous étions locataire dans les années '40, était à l'époque recouverte de bardeaux de couleur rouge vin.
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  24. Mes soupçons ont toujours porté sur Marius ou Gérald
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  26. Giffler: Expression imagée de maman traduisant «voler»
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  28. Appareil pour indéfrisable à chaud, années 1930 © Musée de la Coiffure/Maisons Alfort/Collection Patrick Filliau. Cet instrument servait en coiffure à faire des permanentes.
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  30. Ruer dans les brancards: Expression qui signifie «Protester énergiquement».
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  32. Maman tireuse de cartes: Antonio disait ceci: «TA MÈRE A TIRE EN BAPTÊME».Retour au texte

  33. Lesotho:  Autrefois le Basutoland. Retour au texte


Papa et maman en compagnie du père de Gaston
Papa et maman, à Scott Jonction,
en compagnie de Georges Drouin le père de Gaston.